Des Dendarii ? Ou des Oserans ? Ici, à bord de cette station… Combien ? Où ? Ces deux-là étaient les premiers qu’il voyait. Ne devraient-ils pas être en patrouille quelque part ? Il aurait aimé rentrer dans les murs.
Mais, si la plupart des mercenaires constituaient un danger pour lui, il y en avait un – un authentique Dendarii, pas un Oseran qui l’aiderait peut-être. S’il réussissait à prendre contact. S’il osait prendre contact. Elena… Son imagination s’emballa.
Miles avait quitté Elena quatre ans auparavant. Elle était alors l’épouse de Baz Jesek, élève militaire auprès de Tung. C’est tout ce qu’il avait été capable de lui procurer comme protection à l’époque. Mais depuis le coup d’Etat d’Oser, il n’avait reçu aucun message de Baz… Oser les interceptait-il ? Maintenant, Baz avait été rétrogradé, Tung était apparemment tombé en disgrâce quelle position occupait à présent Elena dans la flotte mercenaire ?
Quelle situation dans son cœur ? Un doute profond le fit hésiter. Il l’avait aimée passionnément à un moment donné. En ce temps-là, elle l’avait connu mieux qu’aucun être humain. Pourtant, l’emprise qu’elle avait eue tout au long des jours sur son esprit s’était peu à peu desserrée, de la même façon que le chagrin que Miles avait éprouvé à la mort du père d’Elena, le sergent Bothari, s’était graduellement affaibli dans la fièvre de sa nouvelle vie. À part une brève douleur de temps en temps, comme d’une ancienne fracture. Il voulait et ne voulait pas la revoir. Lui reparler. La toucher de nouveau…
Mais pour en revenir aux choses concrètes, Elena reconnaîtrait Grégor ; ils avaient tous été camarades de jeu dans leur jeunesse. Une deuxième ligne de défense pour l’empereur ? Reprendre contact avec Elena risquait d’être embarrassant sur le plan émotionnel – oui, d’accord, torturant. Mais cela valait mieux que cette errance dangereuse et inefficace. Maintenant qu’il avait exploré les lieux, il devait se débrouiller pour utiliser ses ressources. Quelle cote avait encore l’amiral Naismith ? Question intéressante.
Il lui fallait dénicher un endroit d’où observer sans être remarqué. Il existait des tas de moyens d’être invisible tout en restant en pleine vue, comme le démontrait sa cotte bleue. Mais sa taille inhabituelle – bon, sa petitesse – le faisait hésiter à ne se fier qu’à des vêtements. Il lui fallait des outils, comme cette boîte qu’un homme en salopette havane venait de poser dans le couloir avant de se précipiter vers les toilettes. Miles s’empara de la boîte en question et s’éclipsa en un clin d’œil.
Deux niveaux plus loin, il arriva à un couloir conduisant à une cafétéria. Tout le monde doit manger ; par conséquent, tout le monde devait passer là à un moment ou à un autre. Les odeurs de nourriture excitèrent son estomac qui protestait par ses gargouillements contre les demi-rations des trois derniers jours. Miles n’en tint pas compte. Il enleva un panneau du mur, chaussa une paire de lunettes de soudeur tirée de la boîte à outils, grimpa à l’intérieur du mur pour masquer à demi sa taille et commença à feindre de travailler sur un boîtier de contrôle et des tuyaux, des scanners de diagnostic disposés de façon décorative à portée de la main. La vue qu’il avait sur le couloir était excellente.
D’après le fumet qui lui venait aux narines, il jugea qu’on servait du bœuf élevé hors sol de toute première et inhabituelle qualité, mais les légumes étaient infects. S’empêchant de saliver dans le rayon de la minuscule soudeuse laser qu’il manipulait, il examina les gens qui passaient. Très peu étaient en civil, la tenue de Rotha aurait davantage attiré l’attention que sa cotte bleue. Des quantités de salopettes bleues ou vertes ; une flopée de bleus militaires d’Aslunders, pour la plupart des sous-officiers. Les mercenaires Dendarii – Oserans – mangeaient-ils ailleurs ? Miles était sur le point de quitter son poste d’observation – il avait réparé à outrance les boîtiers de contrôle –, quand survint un duo gris et blanc. Ce n’étaient pas des visages qu’il connaissait. Il les laissa passer sans les appeler.
Il calcula ses chances à contrecœur. Des quelque deux mille mercenaires actuellement présents aux alentours du pas de sortie d’Aslund, il en connaissait peut-être de vue plusieurs centaines, moins de nom. Seule une partie des vaisseaux mercenaires était ancrée au port dans cette station militaire à demi construite. Et dans cette portion de portion, à combien de gens pouvait-il se fier aveuglément ? Cinq ? Il laissa filer un autre quatuor gris et blanc, bien qu’il fût sûr que cette blonde entre deux âges fût une tech du génie sur le Triomphe, naguère fidèle à Tung. Naguère. Il crevait de plus en plus la dalle.
Mais un visage tanné parmi un nouveau groupe gris et blanc lui fit oublier son estomac. Le sergent Chodak. La chance lui souriait de nouveau… peut-être. Il était prêt à prendre le risque, mais pouvait-il mettre Grégor en péril ? Trop tard pour les cogitations inutiles ; Chodak avait lui aussi repéré Miles. Les pupilles du sergent se dilatèrent de surprise, puis ses traits reprirent une expression neutre.
— Ho, sergent ! s’exclama Miles d’une voix chantante en tapotant un boîtier de contrôle. Voudriez-vous jeter un coup d’œil là-dessus, s’il vous plaît ?
Chodak fit signe à ses compagnons de poursuivre leur chemin.
Leurs deux têtes rapprochées, dos tourné au couloir, Chodak dit entre ses dents :
— Vous êtes fou ? Qu’est-ce que vous fabriquez là ?
Qu’il ne lui ait pas donné son grade témoignait de son agitation.
— C’est une longue histoire. Pour le moment, j’ai besoin de votre aide.
— Mais comment êtes-vous parvenu ici ? L’amiral Oser a lancé des gardes à votre recherche dans toute la station de transfert. Vous ne pourriez pas y introduire une puce de mer.
Miles eut un sourire entendu.
— J’ai mes méthodes.
Et dire qu’il avait projeté de gagner cette fameuse station… Franchement, il y avait un bon Dieu pour les cons et les imbéciles !
— Je dois entrer en contact avec le commandant Elena Bothari-Jesek. De toute urgence. Ou, sinon elle, le commandant du génie Jesek. Est-elle ici ?
— En principe, le Triomphe est à quai. Le commandant Jesek est parti avec la navette de réparation.
— Eh bien, à défaut d’Elena, Tung. Ou Arde Mayhew. Ou le lieutenant Eli Quinn. Mais je préfère Elena. Prévenez-la que notre vieil ami Greg m’accompagne. Dites-lui de me rejoindre d’ici une heure dans le quartier des ouvriers sous contrat, dans la cabine de Greg Bleakman. D’ac’?
— D’ac’!
Chodak s’en fut d’un pas rapide, l’air soucieux. Miles retapa son pauvre mur démoli, remit le lambris en place, ramassa sa boîte à outils et s’éloigna d’un pas nonchalant en s’efforçant de chasser l’impression qu’il avait un gyrophare rouge au sommet du crâne. Il avait gardé ses lunettes de soudeur, il marchait le nez baissé et choisissait les couloirs les moins peuplés. Son estomac protestait. Elena te donnera à manger, lui dit-il d’un ton ferme. Tout à l’heure. Un nombre croissant de cottes bleues et vertes indiqua à Miles qu’il approchait du cantonnement des ouvriers sous contrat.
Il y avait un répertoire. Miles hésita, puis tapa « Bleakman, G. » Module B., cabine 8. Il découvrit le module, jeta un coup d’œil à son chrono – Grégor devait avoir fini son temps de travail – et frappa. La porte s’ouvrit dans un soupir et Miles se glissa à l’intérieur. Grégor se redressa sur sa couchette, l’air endormi. C’était une cabine pour une personne, intime mais peu spacieuse. La solitude était un luxe psychologique supérieur à l’espace. Il fallait donner un minimum de satisfaction même aux esclaves-techs, ils avaient trop d’occasions de se livrer à des sabotages pour qu’on coure le risque de les pousser à bout.