— Nous sommes sauvés, annonça Miles. Je viens de prendre contact avec Elena.
Il se laissa choir lourdement à l’extrémité de la couchette, les jambes coupées par le brusque relâchement de tension dans cet îlot de sécurité.
— Elena est ici ? (Grégor fourragea d’une main dans ses cheveux.) Je croyais que tu voulais ton capitaine Ungari ?
— Elena est le premier pas vers Ungari. Ou, à défaut d’Ungari, vers une sortie discrète. Si Ungari n’avait pas tellement insisté pour que la main gauche ignore ce que fait la main droite, ce serait beaucoup plus facile. Mais c’est O. K. ! (Il examina Grégor avec inquiétude.) Tu te sens bien ?
— Consacrer quelques heures à poser des luminaires ne me ruinera pas la santé, je t’assure, répliqua ironiquement Grégor.
Grégor avait l’air en excellente santé, en vérité. Il se montrait presque joyeux de son expérience de travailleur forcé, dans la mesure où son tempérament morose savait être gai. Peut-être qu’on devrait l’envoyer quinze jours par an dans les mines de sel pour le maintenir de bonne humeur et content de son emploi habituel. Miles se détendit un peu.
— C’est difficile d’imaginer Elena Bothari en mercenaire, reprit Grégor d’un ton pensif.
— Ne la sous-estime pas.
Miles dissimula de son mieux un accès de doute poignant. Près de quatre années. Il se rendait compte à quel point il avait changé en quatre ans. Qu’en était-il d’Elena ? Elle n’avait guère dû vivre des années moins mouvementées que les siennes. Les temps changent. Les gens changent avec eux… Non. Autant douter de lui-même que d’Elena.
La demi-heure d’attente fut pénible, assez longue pour apaiser la tension de Miles et l’envahir de lassitude, mais trop courte pour qu’il se sente reposé. Il se rendait compte qu’il lui fallait rester vigilant et l’esprit alerte, alors que sa vigilance et sa clarté d’esprit lui échappaient comme du sable glisse entre les doigts. Il examina une nouvelle fois son chrono. Une heure, c’était trop vague. Il aurait dû préciser les minutes. Mais qui sait quelles difficultés ou quels retards Elena devait surmonter de son côté ?
Miles battit des paupières, conscient, au décousu de ses réflexions, qu’il s’endormait debout. La porte s’ouvrit en chuintant sans que Grégor en eût actionné le mécanisme.
— Le voilà, les gars !
Une demi-escouade de mercenaires en gris et blanc bloquait l’ouverture et le couloir derrière. Au vu de leurs neutraliseurs et de leurs massues électriques, Miles comprit que cette équipe de gros bras n’avait rien à voir avec Elena. Sa poussée d’adrénaline ne dissipa guère la fatigue qui lui brouillait le cerveau. Et pour quoi est-ce que je me prends, maintenant ? Une cible mobile ? Il se laissa aller contre la paroi, sans même se soucier de réagir, alors que Grégor exécutait une vaillante manœuvre dans cet espace restreint, envoyant valdinguer d’un coup de pied le neutraliseur d’un mercenaire. En représailles, deux hommes le plaquèrent violemment contre le mur. Miles se crispa.
Puis lui-même fut arraché de la couchette pour être emmailloté dans un filet électrique qui le brûla atrocement. Le courant était assez fort pour immobiliser un cheval qui rue et se cambre. Qu’est-ce que vous croyez que je suis, les gars ?
Surexcité, le chef de patrouille brailla dans son communicateur de poignet :
— Je l’ai, commandant !
Miles haussa un sourcil avec ironie. L’homme rougit et se redressa, bien près de saluer.
— Emmenez-les, ordonna le chef.
Miles franchit le seuil de la cabine aux bras de deux costauds, ses pieds pendouillant à quelques centimètres au-dessus du sol. Grégor fut entraîné, gémissant, à sa suite. Comme ils croisaient un autre couloir, Miles aperçut du coin de l’œil, flottant dans la pénombre, le visage aux traits tirés de Chodak.
Et il maudit son manque de discernement.
On les emmena de l’autre côté d’une vaste baie d’appontement, avant de leur faire franchir une petite écoutille réservée au personnel. Miles comprit tout de suite où il était. Le Triomphe, le dreadnought de poche qui avait servi de temps à autre de navire amiral de la flotte, reprenait maintenant du service comme tel. Tung, au statut inconnu, avait été le propriétaire et le capitaine du Triomphe avant Tau Verde. Oser, à l’époque, préférait son propre Pèlerin dans le rôle de navire amiral – mise au point politique voulue ? Les coursives du vaisseau avaient un étrange air familier qui s’imposait douloureusement. L’odeur des hommes, du métal et des machines. Cette arcade décintrée, vestige de l’éperonnage fou qui avait abouti à la capture de Miles lors de son premier combat, pas encore remise en état… Je croyais avoir oublié davantage, pensa-t-il.
Deux hommes de la patrouille les précédaient pour vider la coursive de tout témoin. La conversation allait donc avoir un caractère strictement privé. Cela convenait à Miles. Il aurait préféré éviter Oser, mais, s’ils devaient se revoir, il n’avait qu’à s’arranger pour tourner la rencontre à son avantage. Il mit en ordre sa persona comme s’il ajustait ses manchettes Miles Naismith, mercenaire spatial et entrepreneur secret, venu dans le Moyeu de Hegen pour… pour quoi ? Et son copain Greg, morose encore que fidèle – il devait inventer une explication on ne peut plus anodine pour expliquer sa présence.
Ils longèrent bruyamment la salle de tactique, le centre nerveux de combat du Triomphe, et aboutirent à la plus petite des deux salles de briefing qui se trouvaient en face. L’écran holo, au centre de la miroitante table de conférences, était sombre et silencieux. L’amiral Oser, également sombre et silencieux, était assis au bout de la table, flanqué d’un homme aux cheveux blond paille que Miles supposa être un fidèle lieutenant ; pas quelqu’un qu’il connaissait d’avant. Lui et Gregor furent installes de force dans deux fauteuils éloignés de la table pour que leurs mains et leurs pieds soient bien en vue. Oser renvoya tout le monde dans la coursive sauf un garde.
En quatre ans, l’apparence d’Oser n’avait pas beaucoup changé. Toujours aussi maigre, le visage en lame de couteau, les cheveux noirs peut-être un peu plus gris aux tempes. Miles gardait de lui le souvenir d’un homme plus grand, mais, en réalité, il était plus petit que Metzov. Oser, d’une certaine façon, lui rappelait le général. Etait-ce à cause de l’âge ? De la carrure ? De son air hostile, des étincelles rouges meurtrières dans son œil ?
— Miles, murmura Grégor du coin des lèvres, qu’est-ce que tu as fait pour hérisser le poil de ce type ?
— Rien ! protesta Miles sotto voce. Pas que je sache, en tout cas.
Grégor parut rien moins que rassuré.
Oser posa ses paumes à plat sur la table et se pencha en avant, dévisageant Miles avec une fixité de bête de proie. Si Oser avait une queue, se dit Miles, le bout en fouetterait l’air en cadence.
— Qu’est-ce que vous faites ici ? attaqua Oser sans préambule.
C’est vous qui nous avez amenés, vous ne le savez pas ? Mais ce n’était pas le moment de jouer les esprits forts. Miles avait pleinement conscience de ne pas se présenter sous son meilleur jour, loin de là. Mais cela laisserait indifférent l’amiral Naismith, il était trop absorbé par les buts qu’il avait en tête ; Naismith continuerait à agir même peint en bleu s’il le fallait. Il répliqua d’un ton d’une égale brusquerie :