Les deux adversaires de Grégor étaient fascinés, autant par la sanglante promesse barbare du spectacle du poignard-vibreur dégainé que par la façon qu’avait Miles de se débattre dans un effort voué finalement à l’échec. Ils ne remarquèrent pas l’homme au visage de cuir tanné qui sortait d’un couloir transversal, braquait son neutraliseur et tirait. Ils se cambrèrent convulsivement quand les charges les frappèrent et s’affalèrent en tas sur le sol. L’homme qui tentait de rattraper Miles, tandis que celui-ci faisait des sauts de carpe pour lui échapper, se retourna juste à temps pour intercepter un rayon en pleine figure.
Miles fondit sur le lieutenant blond, le clouant momentanément sur le sol de la coursive. Il se contorsionna pour presser le filet électrique sur le visage de son adversaire, puis fut rejeté avec un juron. Le lieutenant, un genou replié sous lui, pivotait en chancelant à la recherche de sa cible quand Grégor s’avança d’un bond et lui décocha un coup de pied à la mâchoire. Une charge de neutraliseur atteignit le lieutenant à la nuque et il s’effondra.
— Jolie manœuvre, dit Miles d’une voix haletante au sergent Chodak dans le silence qui s’était soudain établi. Je pense qu’ils n’y ont vu que du feu.
Je l’avais donc bien jugé la première fois. Je n’ai pas perdu la main, finalement. Dieu vous bénisse, sergent !
— Vous deux, vous ne vous débrouillez pas mal non plus, pour des hommes qui ont les mains liées derrière le dos.
Chodak hocha la tête avec un amusement harassé et il s’avança pour détacher les filets.
— Quelle équipe ! commenta Miles.
11
Un rapide cliquetis de bottes en provenance des profondeurs de la coursive attira l’attention de Miles. Il exhala son souffle et s’immobilisa. Elena.
Elle portait l’uniforme réglementaire d’un officier mercenaire, veste gris et blanc à poches, pantalon assorti, bottes s’arrêtant à la cheville, luisant au bout de ses longues jambes. Grande, mince, le teint toujours clair et pur, les yeux couleur d’ambre brun, un nez à la courbure aristocratique et une mâchoire sculpturale. Elle s’est coupé les cheveux, se dit Miles, muet de stupeur. Disparue, la cascade noire et lustrée qui lui tombait jusqu’à la taille. Remplacée par une coupe sévère, pratique, très élégante. Martiale.
Elle s’avança à grands pas, ses yeux allant de Miles à Grégor et aux quatre Oserans.
— Bon travail, Chodak. (Elle mit un genou à terre près du corps le plus proche et lui tâta le cou à la recherche du pouls.) Ils sont morts ?
— Non, juste assommés, expliqua Miles.
Elle regarda avec quelque regret la porte ouverte du sas.
— Je ne pense pas que nous puissions les jeter dans le vide.
— C’est ce qu’ils allaient faire de nous, mais non. Néanmoins, nous devrions probablement les mettre hors de vue pendant que nous filons, répliqua Miles.
— D’accord.
Elle se releva et adressa un signe de tête à Chodak, qui commença à aider Grégor à traîner les corps inertes dans le sas. Elle fronça les sourcils quand le lieutenant blond passa près d’elle les pieds devant.
— Non pas que tâter du vide n’améliorerait pas certaines personnalités.
— Peux-tu nous offrir un refuge ?
— C’est pour cela que nous sommes venus. (Elle se tourna vers les trois soldats qui l’avaient suivie prudemment jusque-là. Un quatrième s’était porté en sentinelle au plus proche croisement.) On dirait que nous avons eu de la chance, leur dit-elle. Partez en éclaireurs et dégagez la voie le long de notre itinéraire de fuite… avec doigté. Puis disparaissez. Vous n’étiez pas là et vous n’avez rien vu.
Ils saluèrent et se retirèrent. Comme ils s’éloignaient, Miles entendit murmurer : « C’était bien lui ? – Oui… »
Miles, Grégor et Elena s’entassèrent dans le sas et fermèrent temporairement la porte intérieure. Chodak montait la garde au-dehors. Elena aida Grégor à ôter les bottes de l’Oseran dont la taille était la plus voisine de la sienne, tandis que Miles se dépouillait de sa tenue bleue de prisonnier, apparaissant dans les habits fripés de Victor Rotha, qui avaient grandement souffert d’avoir été portés quatre jours de suite. Il aurait aimé remplacer ses sandales vulnérables, mais il n’y avait aucune paire de bottes à sa pointure dans les parages.
Grégor et Elena se lançaient des coups d’œil circonspects, tandis que Grégor enfilait rapidement un uniforme gris et blanc et plongeait les pieds dans des bottes.
— C’est bien toi ! (Elena secoua la tête avec consternation.) Qu’est-ce que tu fabriques ici ?
— Venu par erreur, répliqua Grégor.
— Je m’en doute. Erreur de qui ?
— De moi, je le crains, déclara Miles.
Il fut quelque peu contrarié de voir que Grégor ne le contredisait pas.
Un curieux sourire, le premier, retroussa les lèvres d’Elena. Miles décida de ne pas lui demander d’expliquer ce sourire. Cet échange précipité de propos pratiques ne ressemblait en rien à la douzaine de conversations qu’il avait imaginées et ressassées dans son esprit en vue de ces émouvantes retrouvailles.
— Les recherches commenceront dans quelques minutes, quand ces types ne retourneront pas rendre compte de leur mission, reprit Miles, inquiet.
Il ramassa deux neutraliseurs, le filet et le couteau qu’il passa dans sa ceinture. Réflexion faite, il dépouilla prestement les quatre Oserans de leurs badges de circulation, pièces d’identité et argent liquide, bourrant ses poches et celles de Grégor, et commanda à celui-ci de jeter sa carte d’identité de prisonnier. Ravi, il découvrit également une tablette de ration à moitié entamée dans laquelle il mordit sans plus attendre. Elena sortit la première du sas. Miles, en bon ami, offrit une bouchée à Grégor, qui secoua la tête en signe de refus. Grégor avait sans doute mangé à la cafétéria.
Chodak mit hâtivement à l’ordonnance l’uniforme de Grégor, et tous partirent à grands pas, Miles au centre, à demi dissimulé, à demi sous bonne garde. Il était au bord de la parano, craignant d’attirer l’attention, quand ils prirent un tube de descente, en émergèrent plusieurs ponts plus bas et se trouvèrent devant un vaste sas de chargement relié à une navette. Un des éclaireurs d’Elena, appuyé nonchalamment à la paroi, hocha la tête. Sur une esquisse de salut à Elena, Chodak s’en alla précipitamment de son côté avec son équipe. Miles, Grégor et Elena traversèrent le panneau flexible de l’écoutille et entrèrent dans la soute vide d’une des navettes du Triomphe, passant subitement du champ de gravitation artificiel du navire ravitailleur au vertige de l’apesanteur. Ils avancèrent en flottant jusqu’au compartiment de pilotage. Elena ferma hermétiquement le panneau d’écoutille derrière eux et invita Grégor à prendre le siège vacant au poste de mécanicien/communicateur.
Les sièges du pilote et du copilote étaient occupés. Arde Mayhew sourit joyeusement à Miles par-dessus son épaule et esquissa de la main un salut/bonjour. Miles reconnut la tête ronde rasée de l’autre homme avant même qu’il se retourne.
— Bonjour, fils. (Le sourire de Ky Tung était beaucoup plus ironique que joyeux.) Bienvenue au revenant. Tu as drôlement pris ton temps.
Tung, les bras croisés, ne salua pas.
— Bonjour, Ky, répondit Miles, adressant un signe de tête à l’Eurasien.
Tung n’avait pas changé, en tout cas. Il paraissait toujours avoir n’importe quel âge entre quarante et soixante ans. Toujours bâti comme un tank de l’ancien temps. Il paraissait toujours en voir plus qu’il n’en disait, ce qui était très gênant pour ceux qui n’avaient pas la conscience tranquille.