— Est-ce que tout s’est bien passé pour toi ? questionna-t-il avec hésitation. À part ce gâchis concernant la répartition du commandement, évidemment. Tung te traite convenablement ? Il était censé être ton mentor. Te former sur le tas, te donner la formation que j’avais en classe…
— Oh, c’est un bon mentor. Il me bourre d’histoire, de tactique, de renseignements militaires… Je peux maintenant assumer toutes les phases d’une patrouille de combat dans l’espace, la logistique, la programmation, l’assaut, la retraite, même des décollages et atterrissages de navette en urgence, si tu n’es pas à quelques cahots près. Je suis presque à même de tenir mon rang fictif, du moins en ce qui concerne l’équipement d’une flotte. Il aime enseigner.
— J’ai eu l’impression que tu étais un peu… tendue en sa présence.
Elle secoua la tête.
— Il y a de la tension partout, en ce moment. Ce n’est pas possible de se tenir « à l’écart » de ce gâchis concernant la répartition du commandement, grâce à toi. Quoique… je suppose que je n’ai pas complètement pardonné à Tung de ne pas avoir été infaillible sur ce point-là. J’avais cru qu’il l’était, au début.
— Oui, ma foi, ces temps-ci, la faillibilité a foisonné, dit Miles avec gêne. Heu… comment va Baz ?
Est-ce que ton mari te traite comme il faut ? avait-il envie de demander, mais il s’abstint.
— Il va bien, répliqua-t-elle, morose, mais il est découragé. Cette lutte pour le pouvoir était pour lui quelque chose de contraire à sa nature, de répugnant, je crois. Au fond du cœur, c’est un tech, il voit un travail qui a besoin d’être fait, il le fait… Tung laisse entendre que si Baz ne s’était pas absorbé dans ses tâches d’ingénieur il aurait pu prévoir… empêcher… annihiler ce coup de force, mais je crois que c’est le contraire qui s’est passé. Il était incapable de s’abaisser à combattre comme Oser à coups de poignard dans le dos, alors il s’est retiré dans un domaine où il pouvait conserver ses propres critères d’honnêteté… pendant un peu plus longtemps. Ce schisme a affecté son moral sur toute la ligne.
— Je suis navré, dit Miles.
— C’est bien le moins. (Sa voix se fêla, se raffermit, se durcit.) Baz avait le sentiment d’avoir failli envers toi, mais tu nous as lâchés le premier, en ne revenant pas. Tu ne pouvais pas t’attendre que nous en gardions l’illusion éternellement.
— L’illusion ? répéta Miles. Je savais… que ce serait difficile, mais j’avais pensé que vous pourriez… vous mettre dans la peau de votre rôle. Faire vôtres les mercenaires.
— Les mercenaires suffisent peut-être à Tung. J’ai cru qu’ils me suffiraient aussi jusqu’à ce que nous en venions à tuer… Je déteste Barrayar, mais mieux vaut servir Barrayar que rien, ou son propre moi.
— Qui sert Oser ? demanda avec curiosité Grégor, dont les sourcils s’étaient haussés devant cette déclaration mitigée concernant leur planète natale.
— Oser sert Oser. « La flotte », à ce qu’il dit, mais la flotte sert Oser, alors… La flotte n’est pas une patrie. Pas d’immeubles, pas d’enfants… stérile. Néanmoins, je ne rechigne pas à aider les gens d’Aslund, ils en ont besoin. Une planète pauvre… et terrifiée.
— Toi, Baz… et Arde, vous auriez pu partir, vous débrouiller seuls.
— Comment ? Tu nous avais confié les Dendarii. Baz a déserté une fois. Il ne voulait plus jamais recommencer.
Entièrement ma faute, d’accord, songea Miles. Super !
Elena se tourna vers Grégor, dont le visage avait pris une étrange expression circonspecte en l’écoutant proférer ses accusations d’abandon.
— Tu n’as toujours pas dit ce que vous faites ici pour commencer, à part mettre les pieds dans le plat. Etait-ce censé être une sorte de mission diplomatique secrète ?
— Explique, ordonna Miles à Grégor en s’efforçant de ne pas grincer des dents.
Parle-lui donc du balcon ! ajouta-t-il à part soi.
Grégor haussa les épaules, ses yeux se dérobant devant le regard direct d’Elena.
— Comme Baz, j’ai déserté. Comme Baz, j’ai découvert que ce n’était pas le changement heureux que j’espérais.
— Tu comprends pourquoi il est urgent de ramener Grégor aussi vite que possible, fit Miles. On le croit disparu. Peut-être kidnappé.
Miles donna à Elena une rapide version expurgée de leur rencontre fortuite dans la Détention du Consortium.
— Miséricorde ! (Les lèvres d’Elena se pincèrent.) Je vois pourquoi c’est urgent pour toi de ne plus l’avoir sur les bras, en tout cas. S’il lui arrivait quoi que ce soit en ta compagnie, quinze factions crieraient à la trahison.
— Cette idée m’est venue aussi, grommela Miles.
— Le gouvernement de coalition centriste de ton père serait le premier à tomber, continua Elena. La droite militaire se rangerait derrière le comte Vorinnis, je suppose, et se battrait avec les libéraux anticentralisation. Les ressortissants de langue française voudraient Vorville, ceux de langue russe Vortugalov… ou bien est-il mort ?
— La faction dingue des isolationnistes d’extrême droite qui veulent faire sauter les couloirs de navigation parierait pour le comte Vortrifrani contre la faction anti-Vor progalactique qui veut une constitution écrite, continua Miles d’un ton morne. Et je dis bien parier.
— Le comte Vortrifrani me fait peur, déclara Elena avec un frisson. Je l’ai entendu parler.
— C’est la façon précieuse dont il essuie l’écume de ses lèvres, dit Miles. Les membres de la minorité grecque profiteraient de l’occasion pour tenter une sécession…
— Arrêtez ! s’exclama Grégor.
— Je croyais que c’était précisément ça, ton travail, riposta sèchement Elena. (Devant son expression désolée, elle se radoucit et les coins de sa bouche se retroussèrent.) Dommage que je ne puisse t’offrir un poste dans la flotte. Nous avons toujours l’emploi d’officiers qui ont reçu un entraînement classique, ne serait-ce que pour former les autres.
— Un mercenaire ? dit Grégor. C’est une idée…
— Oh, bien sûr ! Une partie des nôtres sont d’anciens soldats. Quelques-uns sont même très légalement démobilisés.
Une idée fantasque fit briller une brève lueur d’amusement dans les yeux de Grégor. Il examina la manche de sa veste gris et blanc.
— Si seulement tu étais le responsable ici, hein, Miles ?
— Non ! s’écria Miles d’une voix voilée.
La lueur s’éteignit.
— C’était une plaisanterie.
— Pas drôle. (Miles respira avec précaution, priant pour que Grégor ne s’avise pas de la transformer en ordre.) De toute façon, nous essayons à présent de nous rendre chez le consul de Barrayar à la Station de Vervain. Elle existe toujours, j’espère ? Je n’ai pas entendu d’informations depuis des jours… Qu’est-ce qui se passe avec les Vervani ?
— Pour autant que je le sache, les affaires vont comme d’habitude, sauf que la paranoïa augmente, répliqua Elena. Vervain met ses ressources dans des vaisseaux, pas dans des stations…
— Logique, quand on a plus d’un pas de sortie à protéger, concéda Miles.
— Mais cela incite Aslund à considérer les Vervani comme des agresseurs potentiels. Il y a en ce moment chez les Aslunders une faction qui insiste pour qu’ils attaquent les premiers avant que la nouvelle flotte vervani soit constituée. Dieu merci, les stratèges partisans de la défensive l’ont emporté jusqu’à présent. Oser a demandé un prix prohibitif pour une attaque menée par nous. Il n’est pas idiot. Il sait que les Aslunders ne pourraient pas nous appuyer. Vervain a engagé une flotte mercenaire comme bouche-trou aussi… En fait, c’est ce qui a donné aux Aslunders l’idée de nous prendre à leur service. Ces mercenaires s’appellent les Rangers de Randall, bien que Randall n’existe plus, à ce que j’ai cru comprendre.