— Nous les éviterons, assura Miles avec ferveur.
— J’ai entendu dire que leur nouvel officier en second est de Barrayar. Vous pourriez peut-être trouver de l’aide, par là.
Grégor haussa les sourcils, s’interrogeant.
— Un des agents secrets d’Illyan ? Cela ressemble à sa manière.
Etait-ce là qu’était allé Ungari ? Miles concéda :
— À n’approcher qu’avec prudence, en tout cas.
— Il était temps, commenta Grégor à mi-voix.
— Le nom du commandant des Rangers est Cavilo…
— Quoi ? glapit Miles.
Les sourcils d’Elena s’arquèrent.
— Cavilo tout court. Nul ne semble savoir s’il s’agit du nom de famille ou du prénom…
— Cavilo est la personne qui a tenté de m’acheter – ou, plutôt, d’acheter Victor Rotha – à la Station du Consortium. Pour vingt mille dollars de Beta.
Les sourcils d’Elena ne se rabaissèrent pas.
— Pourquoi ?
— Je l’ignore. (Miles réfléchit de nouveau à leur but. Pol, le Consortium, Aslund… Non, le mieux était toujours Vervain.) Mais nous éviterons catégoriquement les mercenaires. Une fois hors du vaisseau, nous filons droit au consulat, nous nous y terrons et ne proférons pas même un son jusqu’à ce que les hommes d’Illyan arrivent pour nous ramener à la maison, maman. Voilà.
Grégor soupira.
— D’accord.
Plus question de jouer les agents secrets. Toutes les peines qu’il avait prises n’avaient servi qu’à manquer de peu faire assassiner Grégor. Il était grand temps de mettre la pédale douce, conclut Miles.
Grégor regarda Elena – la nouvelle Elena, songea Miles.
— Bizarre, dit-il, de penser que tu as plus d’expérience du combat que l’un ou l’autre de nous.
— Que vous deux réunis, corrigea sèchement Elena. Oui, eh bien ! le combat réel est beaucoup plus stupide que je ne l’imaginais. Si deux groupes peuvent coopérer jusqu’à la mesure incroyable que cela nécessite pour s’affronter dans une bataille, pourquoi ne pas utiliser le dixième de ces efforts pour discuter ? Ce n’est pas vrai des guérillas, toutefois, poursuivit-elle d’un ton pensif. Un guérillero est un ennemi qui ne joue pas le jeu. Cela me paraît plus logique. À tant faire que d’être infect, pourquoi ne pas l’être totalement ? Ce troisième contrat… si jamais je me trouve entraînée dans une autre guerre de guérilla, je veux être du côté des guérilleros.
— Plus difficile de faire la paix entre des ennemis totalement ignobles, commenta Miles. La guerre n’est pas sa propre fin, sauf dans un glissement catastrophique jusqu’à la damnation absolue. C’est la paix qu’on veut obtenir. Une paix meilleure que celle qu’on avait au départ.
— Et c’est le plus ignoble qui gagne ? avança Grégor en conclusion.
— Non… sur le plan historique, je ne crois pas. Si ce que tu fais pendant la guerre te dégrade tellement que la paix suivante est pire…
Des bruits en provenance du quai de chargement arrêtèrent Miles au beau milieu de sa phrase, mais c’étaient Tung et Mayhew qui revenaient.
— En route, pressa Tung. Si Arde ne respecte pas l’horaire, il va se faire repérer.
Ils entrèrent dans la soute à la queue leu leu ; Mayhew prit en main le cordon de commande d’une palette flottante où étaient attachées deux caisses d’emballage en plastique.
— Ton ami peut passer pour un soldat de la flotte, expliqua Tung à Miles. Pour toi, j’ai trouvé une boîte. Cela aurait eu plus de classe de te rouler dans un tapis, mais étant donné que le capitaine du cargo est un homme, l’allusion historique serait tombée à plat, j’en ai peur.
Miles contempla la boîte d’un air hésitant. Elle ne paraissait pas munie de trous d’aération.
— Où m’emmenez-vous ?
— Nous avons un arrangement irrégulier régulier pour introduire ou sortir discrètement des officiers du service de renseignements appartenant à la flotte. J’ai pris contact avec ce capitaine de cargo du système intérieur, un propriétaire indépendant… il est vervani, mais il a déjà émargé trois fois à la feuille de paie. Il te conduit là-bas, passe la douane de Vervain avec toi. Après, à toi de jouer.
— Quel danger cet arrangement représente-t-il pour vous ? questionna Miles avec inquiétude.
— Pas très grand, répliqua Tung, tout bien considéré. Il croira qu’il amène à destination d’autres agents mercenaires, contre argent, et naturellement fermera son bec. Des jours s’écouleront avant qu’il revienne et soit même interrogé. J’ai organisé la chose moi-même. Elena et Arde ne se sont pas montrés, si bien qu’il ne peut pas les trahir.
— Merci, dit Miles à voix basse.
Tung hocha la tête et soupira.
— Si seulement tu étais resté avec nous ! Quel soldat j’aurais pu faire de toi, ces trois dernières années.
— Si par suite de l’assistance que vous nous avez prêtée vous étiez au chômage, ajouta Grégor, Elena saura vous mettre en contact.
Tung grimaça.
— En contact avec quoi ?
— Mieux vaut ne pas le savoir, rétorqua Elena en aidant Miles à se caser dans la caisse d’emballage.
— D’accord, grommela Tung, mais…
Miles se trouva face à face avec Elena pour la dernière fois… Jusqu’à quand ? Elle le serra dans ses bras, mais gratifia Grégor d’une étreinte identique, fraternelle.
— Transmets mon affection à ta mère, dit-elle à Miles. Je pense souvent à elle.
— Entendu. Heu !… mes amitiés à Baz. Dis-lui que tout va bien. Votre sécurité personnelle passe avant quoi que ce soit d’autre, la tienne et la sienne. Les Dendarii sont… étaient… (il fut incapable de se forcer à dire sans importance, ou un rêve naïf ou une illusion, encore que ce dernier terme fût le plus approchant)… une bonne tentative, acheva-t-il gauchement.
Le regard qu’elle lui jeta était plein de sang-froid, acéré, indéchiffrable… non, parfaitement décodable, il en avait peur. Idiot, ou des expressions plus crues du même ordre. Il s’assit, la tête sur les genoux, et laissa Mayhew fixer le couvercle, avec le sentiment d’être un spécimen zoologique emballé à destination du laboratoire.
Le transfert se déroula sans heurt. Miles et Grégor découvrirent qu’on les avait installés dans une cabine petite mais correcte, prévue pour héberger un subrécargue. Le vaisseau sortit du port trois heures environ après leur arrivée à bord. Pas de patrouilles de recherche oseranes, pas d’effervescence… Tung, Miles dut l’admettre, faisait encore du bon travail.
Miles appréciait fort de pouvoir se laver, d’avoir une chance de nettoyer les vestiges de ses vêtements, d’absorber un vrai repas et de dormir en sécurité. Le minuscule équipage semblait allergique à leur coursive ; Grégor et lui étaient laissés dans une paix royale. En sûreté pendant les trois jours où ils traverseraient le Moyeu de Hegen, sous une nouvelle identité. Prochain arrêt : le consulat de Barrayar, à la Station de Vervain.
Ô miséricorde, il allait être obligé de pondre un rapport sur tout cela quand ils y arriveraient ! Des confessions sincères, dans le style officiel approuvé par la Séclmp (sec comme le désert à en juger d’après les échantillons qu’il avait lus). Par contre, Ungari, pour le même voyage, aurait fourni des colonnes de données concrètes, objectives, prêtes à être analysées de six façons différentes. Et Miles, lui, qu’avait-il compté ? Rien, j’étais dans une boîte. Il n’avait guère à offrir, à part une intuition viscérale fondée sur un aperçu limité engrangé à la sauvette pendant qu’il esquivait ce qui semblait être tous les sbires policiers du système. Peut-être devrait-il centrer son rapport sur les forces de sécurité, hein ? L’opinion d’un enseigne. L’état-major en serait vraiment impressionné.