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Le capitaine du cargo eut un sourire pincé et se décolla de la paroi, hors de la ligne de tir.

— J’ai réussi deux fois, les informa-t-il. La troisième, j’ai été coincé.

Les mains de Miles frémirent. Il les tint avec prudence écartées de ses côtés, ravalant des jurons. Grégor aussi leva les mains avec lenteur, l’expression vide. Dix sur dix pour le sang-froid de Grégor, la seule qualité que sa vie de contrainte lui avait à coup sûr inculquée.

Tung avait organisé seul ce transfert. Les avait-il vendus ?

— Tung a dit qu’on pouvait se fier à vous, riposta Miles entre ses dents serrées.

— Je n’ai rien à cirer de Tung ! s’écria le capitaine avec hargne. J’ai de la famille, monsieur.

Sous la menace des neutraliseurs, deux soldats taillés en armoire à glace s’avancèrent pour plaquer Miles et Grégor contre le mur et les fouiller, les dépouillant des armes, du matériel et des multiples badges d’identité oserans si durement gagnés. L’officier examina le trésor.

— Oui, ce sont bien des hommes d’Oser. Nous les avons, annonça-t-il dans son micro de poignet.

— Continuez, répondit une voix ténue. Nous descendons immédiatement. Cavilo, terminé.

Les Rangers de Randall, évidemment, d’où ces uniformes inconnus. Mais pourquoi n’y avait-il pas de Vervani en vue ?

— Excusez-moi, dit Miles à l’officier, mais vous prendriez-vous par hasard pour des agents d’Aslund ?

L’officier le toisa de son haut.

— Je me demande s’il ne serait pas temps d’établir notre véritable identité, murmura Grégor à Miles.

— Dilemme intéressant, lui rétorqua Miles du coin des lèvres. Tâchons d’abord de savoir s’ils fusillent les espions.

Un rapide martèlement de bottes annonça une nouvelle arrivée. Le peloton se mit au garde-à-vous quand le bruit tourna le coin. Grégor en fit autant, par automatisme ; affublé comme il l’était, sa raideur paraissait très bizarre. Miles avait sans aucun doute l’air le moins militaire de tous, avec sa bouche béante de stupeur. Il la ferma avant de gober un bataillon de mouches.

Un mètre cinquante, plus un chouia fourni par des bottes noires aux talons d’une hauteur plus que réglementaire, des cheveux blonds coupés court en auréole de pissenlit sur une tête sculpturale, un uniforme impeccable havane et noir aux insignes dorés qui complétait parfaitement le langage de son corps… Livia Nu !

L’officier salua.

— Commandant Cavilo, ma’ame.

— Très bien, lieutenant. (Ses yeux bleus, se posant sur Miles, se dilatèrent sous l’effet d’une surprise qui n’était pas feinte et fut aussitôt masquée.) Tiens, Victor, chéri, poursuivit-elle d’une voix sirupeuse, qui se serait attendu à vous rencontrer ici ? Vous vendez toujours des costumes miracles aux inconscients ?

Miles tendit ses paumes vides.

— Voici la totalité de mon bagage, ma’ame. Vous auriez dû acheter quand vous le pouviez.

— Je me le demande.

Elle avait les lèvres serrées dans un sourire méditatif. Miles trouva inquiétante la lueur qui étincelait dans ses yeux. Grégor, silencieux, paraissait désorienté.

Ainsi donc votre nom n’était pas Livia Nu et vous n’étiez pas une intermédiaire. Alors pourquoi diable le chef de l’armée mercenaire de Vervain rencontrait-il incognito sur la Station de Pol un représentant de la maison la plus puissante du Consortium jacksonien ? Il ne s’agissait pas d’une simple vente d’armes, chérie.

Cavilo/Livia Nu leva son talkie-walkie de poignet.

— Infirmerie, La Main de Kurin. Ici, Cavilo. Je vous envoie deux prisonniers pour interrogatoire. Je vais peut-être y assister.

Elle coupa la communication.

Le capitaine du cargo s’approcha, mi-effrayé, mi-agressif.

— Ma femme et mon fils ! Maintenant, prouvez-moi qu’ils sont sains et saufs.

Elle l’examina du haut en bas d’un regard évaluateur.

— Vous pouvez servir pour un autre trajet. D’accord. (Elle fit signe à un soldat.) Conduisez cet homme à la prison de Kurin et laissez-le jeter un coup d’œil aux écrans de contrôle. Puis ramenez-le-moi. Vous êtes un traître heureux, capitaine. J’ai pour vous un autre travail qui vous permettra de gagner leur…

— Leur liberté ? demanda d’un ton pressant le capitaine.

Elle fronça légèrement les sourcils.

— Pourquoi augmenterais-je votre salaire ? Une autre semaine de vie.

Il s’en alla en traînant le pas derrière le soldat, les poings crispés par la colère, les dents serrées par la prudence.

Qu’est-ce qui se passe ? se demanda Miles. Il n’en savait pas beaucoup sur Vervain, mais il était à peu près sûr que même leur loi martiale ne prévoyait pas de retenir en otages des parents innocents pour s’assurer de la bonne conduite de traîtres en attente de condamnation.

Le capitaine du cargo parti, Cavilo reprit contact par micro-bracelet.

— Sécurité de La Main de Kurin ? Je vous envoie mon agent double favori. Pour le motiver, passez l’enregistrement que nous avions fait de la cellule six la semaine dernière, d’accord ? Ne lui laissez pas comprendre que ce n’est pas en temps réel… D’accord. Cavilo, terminé.

La famille de l’homme était-elle libre ? Déjà morte ? Détenue ailleurs ? Dans quoi étaient-ils tombés ?

D’autres bruits de bottes au détour du couloir, une lourde cadence réglementaire. Cavilo eut un sourire acerbe, qu’elle adoucit pour accueillir le nouveau venu.

— Stanis chéri ! Regarde ce que nous avons attrapé dans notre filet cette fois-ci ! C’est ce petit renégat de Beta qui essayait de vendre des armes volées à la Station de Pol. En définitive, il ne m’a pas l’air d’être un indépendant.

L’uniforme noir et havane des Rangers seyait aussi très bien au général Metzov, remarqua absurdement Miles. C’eût été le moment rêvé pour s’évanouir.

Le général Metzov était lui aussi cloué sur place, ses yeux gris fer brûlant d’une soudaine joie diabolique.

— Il n’est pas de Beta, Cavie.

12

— Il est de Barrayar. Et pas n’importe quel citoyen de Barrayar. Il faut que nous le mettions à l’abri des regards, et vite ! poursuivit Metzov.

— Qui l’envoie, alors ? dit Cavilo en regardant Miles, la lèvre retroussée dans une moue hésitante.

— Dieu, déclara Metzov avec ferveur. C’est Dieu qui l’a livré entre mes mains.

Metzov, dans cette humeur allègre, avait un je-ne-sais-quoi d’insolite et d’alarmant. Même Cavilo haussa les sourcils.

Metzov jeta un coup d’œil à Grégor, auquel il n’avait pas encore prêté attention.

— Nous les conduirons, lui et son garde du corps…

Metzov s’interrompit.

Vieilles de plusieurs années, les représentations sur les billets de banque ne ressemblaient guère à Grégor, mais l’empereur était apparu assez souvent dans des projections vidéo… pas habillé de cette façon, naturellement… Miles songea que Metzov ne reconnaîtrait peut-être pas Grégor. Peut-être qu’il n’y croirait pas.

Grégor, drapé dans une dignité masquant son désarroi, prit la parole.

— Est-ce encore là un de tes vieux amis, Miles ?

La voix cultivée au ton mesuré fut le déclic. Metzov blêmit et jeta des regards incertains à la ronde.

— Heu, voici le général Stanis Metzov, présenta Miles.

— Celui de l’île Kyril ?

— Oui.

— Oh !

Grégor resta sur sa réserve, presque impassible.

— Où est votre service de sécurité ? demanda Metzov avec insistance à Grégor, la voix rauque d’une peur qu’il refusait d’avouer.