Vous l’avez devant vous, songea tristement Miles.
— Pas loin derrière, j’imagine, risqua Grégor avec sang-froid. Laissez-Nous passer Notre chemin et personne ne vous demandera de comptes.
— Qui est ce type ? dit Cavilo en tapant du pied avec impatience.
— Qu’est-ce que vous faites ici ? demanda Miles, brûlant de curiosité.
Metzov se rembrunit.
— Espériez-vous qu’à mon âge, privé de ma pension impériale – les économies d’une vie entière –, j’allais gentiment me laisser mourir de faim ?
Inopportun de rappeler ses griefs à Metzov, Miles s’en rendit compte.
— C’est… une amélioration par rapport à l’île Kyril.
Miles y perdait son latin. Metzov, sous les ordres d’une femme ? La dynamique interne de cette chaîne de commandement devait être fascinante. Stanis chéri ?
Metzov n’eut pas l’air amusé.
— Qui sont-ils ? répéta Cavilo avec insistance.
— Le pouvoir. L’argent. Un point d’appui stratégique. Plus que tu ne peux imaginer, répondit Metzov.
— Des difficultés, interjeta Miles. Plus que vous ne pouvez imaginer.
— Vous êtes un sujet à part, mutant, riposta Metzov.
— Qu’il me soit permis d’avoir un avis différent, général, déclara Grégor de son ton impérial le plus réussi.
Il cherchait à prendre un pied solide dans cette conversation flottante, tout en dissimulant bien son désarroi.
— Nous devons les emmener tout de suite à La Main de Kurin. Hors de vue, dit Metzov à Cavilo. (Il jeta un coup d’œil à la patrouille d’arrestation.) Hors de portée de voix. Nous continuerons cette conversation en privé.
Ils partirent, escortés par la patrouille. Miles sentait le regard de Metzov lui transpercer le dos. Ils traversèrent plusieurs cales-docks désertes pour arriver finalement à une cale principale où l’on s’occupait activement de mettre un vaisseau en état. Le vaisseau amiral, à en juger par le nombre de sentinelles.
— Conduisez-les au service médical pour interrogatoire, ordonna Cavilo à la patrouille comme ils entraient par une écoutille réservée au personnel, salués par l’officier responsable.
— Attendez ! s’exclama Metzov, tremblant de frousse. As-tu un garde qui soit sourd et muet ?
— Tu plaisantes ! (Cavilo dévisagea avec indignation son subordonné mystérieusement agité.) À la prison, donc.
— Non, dit sèchement Metzov.
Visiblement, il hésitait à jeter l’empereur dans une cellule. Il se tourna vers Grégor et demanda d’un ton parfaitement sérieux :
— Puis-je avoir votre parole, sire… monsieur ?
— Quoi ? s’écria Cavilo. Tu es dingue, ou quoi, Stanis ?
— Une parole, déclara gravement Grégor, est une promesse échangée entre ennemis honorables. Je veux bien prendre votre honneur pour acquis, mais vous déclarez-vous par là comme Notre ennemi ?
Excellente démonstration de subtilité, approuva Miles.
Le regard de Metzov tomba sur Miles. Ses lèvres s’amincirent.
— Le vôtre, peut-être pas. Par contre, vous choisissez bien mal vos favoris. Pour ne rien dire des conseillers.
— Certaines relations me sont imposées, ainsi que certains conseillers, répliqua Grégor, impénétrable.
— Allons dans ma cabine. (Metzov leva la main pour couper court aux protestations de Cavilo.) Nous pourrons y bavarder sans témoins et à l’abri d’un enregistrement de la Sécurité. Ensuite, nous aviserons, Cavie.
— Très bien, Stanis. Montre le chemin.
Metzov posta deux gardes devant sa cabine et renvoya les autres. Quand la porte se fut hermétiquement refermée derrière eux, il ligota Miles avec une corde électrique et l’assit par terre, puis fit prendre place à Grégor dans le fauteuil rembourré placé devant son bureau-console – le siège le plus confortable de cette pièce Spartiate.
Observant la manœuvre depuis la couchette où elle était installée en tailleur, Cavilo objecta au nom de la logique :
— Pourquoi attacher le petit et pas le grand ?
— Sors donc ton neutraliseur de son étui, si tu te tracasses à cause de lui, conseilla Metzov.
Le souffle court, les mains sur les hanches, il examina Grégor. Il secoua la tête, comme s’il n’en croyait toujours pas ses yeux.
— Pourquoi ne sors-tu pas le tien ?
— Je n’ai pas encore décidé si j’allais porter une arme en sa présence.
— Nous sommes seuls maintenant, Stanis, dit Cavilo, sarcastique. Aurais-tu la bonté de m’expliquer tout ce cirque ? Et tâche que l’explication soit à la hauteur !
— Oh, oui. Celui-là, c’est le seigneur Miles Vorkosigan, le fils du Premier ministre de Barrayar. L’amiral Aral Vorkosigan… Je suis sûr que tu as entendu parler de l’amiral…
Cavilo fronça les sourcils.
— Alors, qu’est-ce qu’il fabriquait sur Pol Six déguisé en trafiquant d’armes de Beta ?
— Je ne sais pas trop. La dernière fois que j’ai eu de ses nouvelles, il avait été mis en état d’arrestation par la Sécurité impériale. Quoique personne n’y ait cru.
— En détention, corrigea Miles. Théoriquement.
— Et celui-ci, c’est l’empereur de Barrayar, Grégor Vorbarra. Je n’ai pas la moindre idée de ce qu’il fiche ici.
— Tu en es certain ? (Même Cavilo était déconcertée. Au sec hochement de tête de Metzov, son œil s’éclaira d’une lueur méditative. Elle regarda Grégor comme si c’était la première fois.) Vraiment ? Comme c’est intéressant !
— Mais où est sa sécurité ? Nous devons agir avec la plus grande prudence, Cavie.
— Quelle valeur a-t-il pour Barrayar ? Ou aussi bien pour le plus gros enchérisseur ?
Grégor lui sourit.
— Je suis un Vor, ma’ame. En un sens le Vor. Le risque en service est le métier des Vors. Je ne présumerais pas que ma valeur est infinie, si j’étais vous.
La réflexion de Grégor comportait une part de vérité, songea Miles ; quand il n’était pas empereur, il semblait n’être personne. Mais il assumait bien le rôle, on ne pouvait pas dire le contraire.
— Une bonne occasion, oui, répliqua Metzov, mais si nous nous créons des ennemis que nous ne pouvons pas maîtriser…
— Si nous le gardons en otage, nous devrions être capables de les amener aisément où nous voulons, commenta Cavilo d’un ton pensif.
— À votre place, dit Miles, je trouverais plus sage de nous aider à poursuivre notre route, puis de récolter un remerciement lucratif et honorable. Vous gagneriez sur les deux tableaux.
— Honorable ? (Les yeux de Metzov flamboyaient. Il se plongea dans une méditation morose, puis marmonna :) Mais qu’est-ce qu’ils font ici ? Et où est ce serpent d’Illyan ? Je veux le mutant, quoi qu’il en soit. Bon sang ! Il faut jouer cette carte hardiment ou pas du tout. (Il dévisagea méchamment Miles.) Vorkosigan, alors ! Qu’est maintenant Barrayar pour moi, une armée qui m’a poignardé dans le dos après trente-cinq ans ?… Oui, mets-les en prison, Cavie !
— Pas si vite, rétorqua Cavilo qui avait de nouveau l’air songeur. Envoie le petit en prison, si tu veux. Il n’est rien, tu dis ?
Le fils unique du chef militaire le plus puissant de Barrayar garda, pour une fois, la bouche close.
— En comparaison, temporisa Metzov, craignant soudain d’être frustré de sa proie.
— Très bien.
Cavilo replaça sans bruit son neutraliseur dans son étui et alla ouvrir la porte. Appelant les gardes d’un geste, elle indiqua Grégor.