— Installez-le dans la cabine neuf, pont G. Bloquez le système d’ouverture de sortie, verrouillez la porte et postez une sentinelle avec un neutraliseur. Mais fournissez-lui toutes les commodités personnelles qu’il pourra demander. (Elle ajouta en aparté pour Grégor :) C’est la cabine la plus confortable que La Main de Kurin est en mesure d’offrir.
— Appelez-moi Greg, dit Grégor dans un soupir.
— Greg… Joli nom ! La cabine neuf est à côté de la mienne. Nous continuerons cette conversation sous peu, après que vous aurez fait… euh… un brin de toilette. Peut-être pendant le dîner. Supervise son arrivée là-bas, veux-tu, Stanis ? (Elle accorda aux deux hommes un sourire étincelant et s’éclipsa en coup de vent, un tour de force en bottes. Elle repassa la tête par la porte et indiqua Miles.) Conduisez celui-là en prison.
Miles fut transféré à sa suite par le second garde qui brandit son neutraliseur et le poussa à avancer du bout d’une massue électrique qui, Dieu merci, n’était pas sous tension.
La Main de Kurin était un vaisseau amiral beaucoup plus gros que le Triomphe, capable de tenir sa partie dans de plus fortes et plus dures attaques en piqué ou lors d’abordages, mais de ce fait plus lent à manœuvrer. Sa prison était plus grande aussi, Miles le découvrit peu après, et plus formidablement sûre. Une seule entrée ouvrait sur un poste de surveillance avec écrans, d’où partaient deux couloirs bordés de cellules et se terminant en impasses.
Le capitaine du cargo quittait à ce moment-là le poste de garde, sous les yeux attentifs du membre de la patrouille chargé de l’escorter. Il échangea un regard hostile avec Cavilo.
— Comme vous vous en êtes rendu compte, ils sont en bonne santé, lui dit Cavilo. Ma part du marché, capitaine. Veillez à continuer de remplir la vôtre.
— Vous avez regardé un enregistrement. Exigez de les voir en chair et en os, déclara Miles.
Cavilo grimaça, mais afficha un sourire rusé quand le capitaine du cargo se retourna brusquement.
— Quoi ? Très bien, lequel de vous ment ?
— Capitaine, vous n’obtiendrez pas d’autre garantie, répliqua Cavilo avec un geste vers les écrans de surveillance. Vous avez choisi de courir un risque, courez-le. Faites-le sortir ! ordonna-t-elle.
— Non !
— Dans ce cas, bouclez-le à la cellule six.
Le capitaine tourna les talons. Cavilo, le sourire acide, jeta un coup d’œil à Miles, l’air de dire : « Très bien, gros malin, regarde-moi ! » D’un mouvement souple, elle ouvrit son deuxième étui, en sortit un brise-nerfs, visa avec soin et brûla la nuque du capitaine. Celui-ci se convulsa et tomba, mort avant d’avoir touché le sol.
Cavilo s’avança et tâta pensivement le cadavre de la pointe de sa botte, puis leva les yeux vers un Miles bouche bée.
— La prochaine fois, vous saurez tenir votre langue, hein, petit homme ?
Miles ferma la bouche d’un coup sec. À présent, il savait du moins qui avait tué Liga.
— Oui, ma’ame, dit-il d’une voix étranglée.
Cavilo descendit dans le poste de garde et s’adressa à la tech paralysée devant ses écrans de surveillance.
— Sortez l’enregistrement de la cabine du général Metzov de la dernière demi-heure et donnez-le-moi. Commencez-en un autre. Non, ne le repassez pas !
Elle glissa le disque dans sa poche de poitrine dont elle ferma soigneusement le rabat. Elle eut un mouvement de tête en direction de Miles.
— Mettez ce type dans la cellule quatorze. Non ! Dans la treize.
Ses dents se découvrirent brièvement.
Les gardes fouillèrent de nouveau Miles et prirent ses empreintes au scanner. Cavilo les informa sans sourciller qu’il devait être enregistré sous le nom de Victor Rotha.
Comme on le tirait pour le remettre debout, deux hommes arborant des insignes médicaux arrivèrent avec une civière flottante pour enlever le corps. Cavilo, le regard vide, remarqua d’un ton las à l’adresse de Miles :
— Vous êtes content de vous ? Vous avez cru drôle de bousiller mon agent double ? C’était une farce de potache. Il y avait mieux à tirer de lui que de le faire servir de leçon pour un imbécile. Je ne stocke pas ce dont je n’ai pas l’usage. Je vous suggère de commencer à réfléchir à la manière de m’être plus utile que comme simple joujou bourré d’herbe aux chats pour le général Metzov. (Elle sourit légèrement vers quelque horizon invisible.) Bien qu’il grille d’envie de vous sauter dessus, hein ? Il faudra que j’explore cette motivation.
— Quel est pour vous l’emploi de Stanis chéri ?
Miles, en colère contre lui-même à cause de son sentiment de culpabilité, s’obstinait dans la témérité.
Metzov son amant ? Une idée révoltante.
— C’est un commandant expérimenté dans le combat au sol.
— Quel besoin a d’un commandant au sol une flotte préposée à la garde de couloirs de navigation spatiaux ?
— Eh bien, répliqua-t-elle avec un sourire charmeur, il m’amuse.
— Chacun son goût, murmura Miles en prenant soin de ne pas être entendu.
Devait-il la mettre en garde contre Metzov ? À la réflexion, devait-il mettre le général en garde contre elle ?
Il était encore absorbé par ce nouveau dilemme quand la porte de la cellule se referma sur lui.
Miles ne mit pas longtemps à achever l’inventaire de son nouveau cantonnement, un espace mesurant un peu plus de deux mètres sur deux, meublé seulement de deux bancs rembourrés et d’un combiné repliable lavabo-W. -C. Pas de visionneuse de bibliothèque, rien pour détourner la ronde de ses pensées enlisées dans la fondrière des reproches qu’il s’adressait.
La ration de campagne pour Ranger qu’on lui glissa quelque temps plus tard par une ouverture à protection électrique se révéla encore moins appétissante que celles de l’armée impériale de Barrayar. Humectée de salive, elle ramollissait légèrement, assez pour en détacher des fibres gluantes, à condition d’avoir de bonnes dents. Plutôt qu’une distraction temporaire, elle promettait de durer jusqu’à la prochaine distribution. C’était probablement hyper-nourrissant. Miles se demanda ce que Cavilo servait à Grégor pour dîner. Etait-ce aussi scientifiquement équilibré sur le plan des vitamines ?
Ils avaient été si proches du but ! Même maintenant, le consulat de Barrayar se trouvait à moins d’un kilomètre. Si seulement une chance se présentait… D’autre part, combien de temps Cavilo hésiterait-elle à passer outre aux usages diplomatiques et à entrer de force au consulat, si elle y voyait un intérêt ? À peu près aussi longtemps qu’elle avait hésité à tirer dans le dos du capitaine. À l’heure actuelle, elle avait sûrement ordonné de surveiller le consulat et tous les agents de Barrayar connus sur Vervain. Miles décolla ses dents d’un fragment de cuir-ration et siffla.
Un bip-bip de la serrure à code l’avertit qu’il allait avoir un visiteur. Un interrogatoire, si vite ? Il s’était attendu que Cavilo festoie et sonde Grégor en premier. Il déglutit et se redressa, s’efforçant de paraître détendu.
La porte glissa, révélant le général Metzov, l’air toujours hautement militaire et efficace dans le treillis havane et noir des Rangers.
— Sûr que vous n’avez pas besoin de moi, mon général ? demanda le garde qui l’accompagnait quand Metzov fonça dans l’ouverture.
Metzov jeta un coup d’œil méprisant à Miles, humble et rien moins que militaire dans la chemise de soie verte crasseuse et défraîchie et le pantalon flottant de Victor Rotha, pieds nus – les gardes de la réception lui avaient enlevé ses sandales.