— Vous devez avoir beaucoup de choses en commun, elle et vous. Pas étonnant que vous vous entendiez si bien.
L’amusement de Metzov diminua.
— Je n’ai rien en commun avec cette catin mercenaire ! J’étais un officier de l’armée impériale. (Metzov prit un air farouche.) Pendant trente-cinq ans. On m’a mis au rancart. Eh bien, on ne va pas tarder à s’en mordre les doigts ! (Metzov jeta un coup d’œil à son chrono.) Je ne comprends toujours pas votre présence ici. Etes-vous sûr qu’il n’y a pas quelque chose d’autre que vous souhaitiez me dire maintenant, en privé, avant de tout raconter demain à Cavilo sous l’effet du sérum de vérité ?
Cavilo et Metzov, conclut Miles, avaient mis au point le vieux numéro d’interrogatoire par le bon et le méchant. À ceci près qu’ils avaient mélangé leurs signaux et choisi tous les deux le rôle du méchant.
— Si vous voulez vraiment vous montrer secourable, emmenez Grégor au consulat de Barrayar. Ou envoyez simplement un message pour dire qu’il se trouve ici.
— Nous aviserons en temps opportun. Si les conditions s’y prêtent.
Les yeux plissés, Metzov étudiait Miles. Aussi déconcerté par Miles que Miles l’était par lui ? Après un silence qui s’éternisait, Metzov appela le garde et se retira sur un : « À demain, Vorkosigan » de sinistre augure.
Je ne comprends pas non plus ce que vous fabriquez là, songea Miles quand la porte se referma et que la serrure émit son bip-bip. Visiblement, une attaque se préparait contre une planète. Les Rangers de Randall devaient-ils servir d’avant-garde à une armée d’invasion vervani ? Cavilo avait secrètement rencontré un représentant de haut rang du Consortium. Pourquoi ? Pour obtenir la neutralité du Consortium au cours de l’attaque prévue ? C’était d’une logique parfaite, mais pourquoi les Vervani n’avaient-ils pas agi directement, afin de pouvoir désavouer les dispositions prises par Cavilo si l’affaire se dévoilait prématurément ?
Et qui, ou quoi, était la cible ? Pas la Station du Consortium, manifestement, ni son lointain parent, l’Ensemble de Jackson. Cela laissait Aslund et Pol. Aslund, un cul-de-sac, n’était pas tentant d’un point de vue stratégique. Mieux valait s’emparer d’abord de Pol, couper Aslund du Moyeu (avec la coopération du Consortium) et liquider à loisir la planète faible. Mais Pol avait sur ses arrières Barrayar, qui n’aimerait rien tant qu’une alliance avec son nerveux voisin, laquelle donnerait à l’empire une entrée dans le Moyeu de Hegen. Une attaque franche jetterait Pol dans les bras ouverts de Barrayar. Restait Aslund, mais…
Cela n’avait pas de sens. C’était presque plus troublant que l’idée de Grégor soupant sans gardien avec Cavilo, ou la peur de l’interrogatoire chimique promis. C’était absurde, vraiment.
Le Moyeu de Hegen lui tourna dans la tête, dans toute sa complexité stratégique, pendant son sommeil. Le Moyeu, et des images de Grégor. Cavilo lui entonnait-elle des médicaments qui altèrent l’esprit ? Des rations pour chien comme celle qu’avait eue Miles ? Des pavés de bœuf et du Champagne ? Etait-elle en train de torturer Grégor ? De le séduire ? Des visions de toilette rouge et chic de Cavilo/Livia Nu ondulaient dans l’esprit de Miles. Grégor passait-il une merveilleuse soirée ? Miles songea que l’empereur ne devait guère avoir plus d’expérience que lui en ce qui concernait les femmes, mais il avait perdu contact avec son ami ces dernières années ; pour ce qu’il en savait, Grégor avait maintenant un harem. Non ! Ivan en aurait eu vent et aurait fait des commentaires. Détaillés. Jusqu’à quel point Grégor était-il sensible à une forme très démodée de domination mentale ?
Le cycle diurne s’écoula tandis que Miles s’attendait à chaque instant à être emmené pour sa toute première expérience d’interrogatoire au thiopenta du mauvais côté de la seringue. Que déduiraient Cavilo et Metzov de sa singulière odyssée et de celle de Grégor ? Trois rations à mâcher se succédèrent à des intervalles interminables et les lumières se tamisèrent de nouveau, annonçant une autre nuit. Trois repas et pas mèche d’un interrogatoire. Qu’est-ce qui les retenait ? Aucun bruit, aucune vibration ne suggérait que le vaisseau avait quitté le port, ils étaient toujours amarrés à la Station de Vervain. Miles essaya de se fatiguer à force d’exercice, deux pas dans un sens, deux pas dans l’autre, mais ne réussit qu’à faire empirer son odeur de transpiration et à se flanquer le tournis.
Un autre jour se traîna, puis une autre « nuit » aux lumières en veilleuse. Une autre ration pour chien glissa par l’ouverture. Etiraient-ils ou comprimaient-ils artificiellement le temps, afin de détraquer son horloge biologique et de le rendre malléable lors de l’interrogatoire ? Pourquoi se donner cette peine ?
Il se rongea les ongles, mains et orteils. Il arracha des fils de sa chemise et s’en servit pour se nettoyer les dents. Puis il s’efforça de fabriquer de petits dessins avec des nœuds minuscules. Enfin il eut l’idée de tisser des messages. Pouvait-il exécuter en macramé Au secours, je suis prisonnier et le coller sur la veste de quelqu’un par charge statique ? C’est-à-dire si jamais quelqu’un revenait ? Il réussit à fignoler un AU SEC arachnéen, prit le fil dans un bout de peau alors qu’il grattait son menton hérissé de barbe et réduisit sa supplique à une illisible boule verte. Il tira un autre fil et recommença.
La serrure émit une lueur et un bip-bip. Miles se remit instantanément sur le qui-vive. Depuis combien de temps avait-il sombré dans un état de semi-léthargie ?
Cavilo entra, impeccable et l’air efficace dans son treillis de Ranger. Un garde se posta juste derrière la porte qui se referma. Encore une conversation privée, semblait-il. Miles rassembla ses esprits à grand-peine, essayant de se rappeler le but qu’il poursuivait.
Cavilo s’installa en face de lui à la place qu’avait choisie Metzov, dans une pose identiquement détendue, les mains mollement croisées sur ses genoux, attentive, sûre d’elle. Miles, assis les jambes croisées, le dos au mur, se sentait nettement à son désavantage.
— Seigneur Vorkosigan… (Penchant la tête, elle s’interrompit.) Vous n’avez pas l’air bien du tout.
— La réclusion au secret ne me convient pas. (Miles avait la voix rauque et il dut s’éclaircir la gorge.) Il me faudrait un visionneur de bibliothèque… ou, mieux, une période d’exercice… (qui l’extrairait de cette cellule et le mettrait en contact avec des êtres humains subornables). Mes problèmes médicaux me contraignent à un mode de vie strict, sinon ils prennent le dessus et me sont un handicap. Je dois absolument prendre de l’exercice sous peine de tomber réellement malade.
— Nous verrons. (Elle passa une main dans ses cheveux courts et revint à ses moutons.) Bon, seigneur Vorkosigan. Parlez-moi de votre mère.
— Hein ? (Un virage on ne peut plus étourdissant pour un interrogatoire militaire.) Pourquoi ?
Elle eut un sourire engageant.
— Les récits de Greg m’ont intéressée.
Les récits de Greg ? Avait-on injecté du sérum à l’empereur ?
— Que… que voulez-vous savoir ?
— Eh bien… j’ai cru comprendre que la comtesse Vorkosigan appartient à une autre planète, qu’elle est originaire de Beta et a épousé un aristocrate de chez vous.
— Les Vors sont une caste militaire, en effet.
— Comment a-t-elle été accueillie par la classe dominante… ou quel que soit le nom que ces gens se donnent ? J’aurais cru que les habitants de Barrayar étaient des provinciaux bourrés de préjugés à l’encontre de ceux qui viennent de planètes extérieures.
— C’est bien ce que nous sommes, admit gaiement Miles. Le premier contact que la plupart des autochtones, toutes classes sociales confondues, ont eu avec des gens d’autres mondes, après le Temps d’Isolement qui a suivi la redécouverte de Barrayar, a été avec les armées d’invasion de Cetaganda. Ces dernières ont laissé une mauvaise impression qui ne s’est pas encore dissipée même maintenant, trois ou quatre générations après que nous les avons repoussées.