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— Je suis d’accord. C’est également la position de beaucoup de codes de lois. Y a-t-il une différence entre une exécution et un meurtre ? Vervain n’est pas en guerre. Ses actes étaient peut-être illégaux, justifiaient l’arrestation, le procès, la prison ou la sociothérapie… ou le stade du procès est-il passé à l’as ?

— Un citoyen de Barrayar qui discute de points de droit ? Comme c’est bizarre !

— Et qu’est-il arrivé à sa famille ?

Elle avait eu un moment pour y réfléchir, zut !

— Ces enquiquineurs de Vervani avaient exigé qu’ils soient relâchés. Naturellement, je ne voulais pas qu’il sache qu’ils n’étaient plus entre mes mains, ou j’aurais perdu mon unique moyen de pression sur ses actions à distance.

Mensonge ou vérité ? Pas moyen de le discerner. Mais elle a commis une erreur et elle fait machine arrière. Elle s’est laissé entraîner à établir son pouvoir par la terreur avant de se sentir en terrain solide. Parce qu’elle n’était pas sûre de son terrain. Je connais l’expression qu’elle portait sur sa figure. Les paranoïaques homicides me sont aussi familiers que le petit déjeuner, j’en ai eu un comme garde du corps pendant dix-sept ans. L’espace d’un bref instant, Cavilo lui sembla familière et archiconnue, sans pour autant en être moins dangereuse. Mais il devait s’efforcer de paraître convaincu, même si cela lui faisait mal à l’estomac.

— C’est vrai, concéda-t-il, c’est de la pure lâcheté que de donner un ordre qu’on n’a aucune envie d’exécuter soi-même. Et vous n’êtes pas lâche, commandant, je vous l’accorde.

Voilà, c’était le ton juste, susceptible de persuader mais sans revirement de position d’une rapidité trop suspecte.

Elle haussa les sourcils comme pour dire : Qui êtes-vous pour en juger ? Mais sa tension se relâcha légèrement. Elle jeta un coup d’œil à son chrono et se leva.

— Je vous laisse réfléchir aux avantages de la coopération. Vous connaissez, en principe, la mathématique du Dilemme du prisonnier. Ce sera un test intéressant de voir si vous êtes capable d’appliquer la théorie à la pratique.

Miles lui adressa un drôle de sourire. Sa beauté, son énergie et même son ego flamboyant exerçaient une réelle fascination. Grégor avait-il été… éveillé par Cavilo ? Grégor, en somme, ne l’avait pas vue lever son brise-nerfs et… Quelle arme devait utiliser un bon agent de la Séclmp pour parer à cette attaque personnelle contre Grégor ? S’efforcer de la séduire à son tour ? Se sacrifier pour l’empereur en se jetant à la tête de Cavilo était à peu près aussi tentant que de serrer sur son ventre une grenade sonique amorcée.

D’ailleurs, il doutait d’y parvenir. La porte se referma dans une glissade, éclipsant le sourire en cimeterre de Cavilo. Il leva la main pour lui rappeler sa promesse de changer ses rations. Trop tard.

Mais elle s’en souvint quand même. Le déjeuner arriva sur une table roulante poussée par une ordonnance expérimentée qui lui servit, la mine impassible, un repas raffiné de cinq plats, deux sortes de vin et un espresso. Sûr que les soldats de Cavilo ne devaient pas faire ce genre de festin. Miles imagina une section de gourmets souriants, repus et obèses, se rendant gaiement à la bataille… La ration pour chien devait être bien plus efficace pour faire monter le niveau d’agressivité.

Une remarque dite en passant à son serveur donna lieu à l’arrivée d’un paquet en même temps que la table roulante du repas suivant. Il contenait des sous-vêtements propres, un treillis de Ranger sans insignes coupé à sa taille et une paire de chaussons de feutre, ainsi qu’un tube de dépilatoire et des accessoires de toilette assortis. Miles se lava par petits bouts dans le lavabo pliant et se rasa avant de s’habiller. Il se sentit presque humain. Ah, les vertus de la coopération ! Cavilo n’était pas précisément subtile.

D’où sortait-elle, nom de Dieu ? Vétéran aguerri, elle devait traîner ses guêtres depuis pas mal de temps pour s’être élevée aussi haut, même en prenant des raccourcis. Tung le saurait peut-être. Elle a dû perdre gros au moins une fois. Il regretta que Tung ne soit pas là. Bon sang, il regrettait qu’Illyan ne soit pas là !

Son style ostentatoire, Miles en avait de plus en plus la conviction, était un numéro très réussi, programmé pour être vu de loin, comme un maquillage de scène, afin d’éblouir ses troupes. À la bonne distance, le subterfuge pouvait marcher à fond, comme ce célèbre général de la génération de son grand-père qui était sorti de l’anonymat en se promenant avec un fusil à plasma en guise de stick. Pas chargé. Miles l’avait entendu dire en secret. Ce général n’était pas stupide. Ou encore l’enseigne vor qui, à toute occasion, portait une dague antique. Une marque distinctive, une bannière. Un petit calcul de psychologie des masses. La persona publique de Cavilo était la parfaite illustration de cette stratégie. Avait-elle peur intérieurement, sachant qu’elle outrepassait ses moyens ? Tu voudrais bien ! se dit-il.

Hélas ! après une dose de Cavilo, on pensait à Cavilo, ce qui brouillait les calculs tactiques. Concentre-toi, enseigne ! Avait-elle oublié Victor Rotha ?

Grégor avait-il imaginé une explication tirée par les cheveux pour justifier leur rencontre sur la Station de Pol ? Grégor semblait fournir à Cavilo de drôles de faits… ou bien étaient-ils réels ? Peut-être existait-il réellement une candidate détestée au rôle d’épouse et Grégor n’avait pas eu assez confiance en Miles pour le lui dire. Miles commença à regretter de s’être montré aussi acerbe envers Grégor.

Ses pensées fusaient en tous sens quand la serrure à code de la porte recommença à bip-bipper. Oui, il feindrait de coopérer, promettrait n’importe quoi, pour peu qu’on lui donne une chance de voir où en était Grégor.

Cavilo apparut avec un soldat en remorque. L’homme avait un air vaguement familier… Un des malabars préposés aux arrestations ? Non…

L’homme passa la tête par l’embrasure de la porte, dévisagea Miles avec stupéfaction, puis se tourna vers Cavilo.

— Oui, c’est lui, en effet. L’amiral Naismith, de la guerre de l’Anneau de Tau Verde. Je reconnaîtrais ce petit bout d’homme n’importe où. (Il ajouta en aparté à l’adresse de Miles :) Qu’est-ce que vous faites ici, amiral ?

Miles changea mentalement sa tenue havane et noir contre une tenue gris et blanc. Oui, il y avait eu plusieurs milliers de mercenaires engagés dans la guerre de Tau Verde. Ils avaient bien été obligés de se caser quelque part les uns et les autres.

— Merci, ce sera tout, sergent.

Cavilo prit l’homme par le bras et le tira fermement dehors.

— Engagez-le, ma’ame, cria le sergent en s’éloignant. C’est un génie militaire.

Cavilo se montra de nouveau un instant après, plantée dans l’embrasure, les mains sur les hanches, pointant le menton dans un mouvement d’incrédulité exaspérée.

— Combien de personnes êtes-vous, hein ?

Miles écarta les mains et eut un piètre sourire.

Juste au moment où il était sur le point de se tirer de ce trou grâce à son bagou…

Elle pivota sur ses talons, refusant d’écouter son bredouillage.

Et maintenant ? Il aurait bien, de dépit, tapé du poing contre le mur, mais celui-ci lui rendrait sûrement les coups au centuple.

13

Néanmoins, ses identités se virent toutes trois accorder une période d’exercice cet après-midi-là. Un petit gymnase fut libéré pour son usage exclusif. Il étudia les lieux avec attention pendant l’heure où il essaya divers appareils, notant distances et trajectoires vers les sorties gardées. Il imaginait une ou deux manières dont Ivan aurait pu fuir en assommant un garde. Pas le fragile Miles aux jambes courtes. Pendant un instant, il se surprit à regretter l’absence d’Ivan.