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En retournant à la cellule treize avec son escorte, Miles croisa un prisonnier qu’on enregistrait au poste de garde. Pieds traînants, regard égaré, cheveux blonds brunis par la sueur. Le choc qu’éprouva Miles en le reconnaissant fut à la mesure des changements qu’il enregistrait. Le lieutenant d’Oser. Le tueur au visage impassible était métamorphosé.

Il portait un pantalon gris et était torse nu. Des taches livides, laissées par des matraques électriques, lui tavelaient la peau. Des piqûres d’injection récentes lui parsemaient le bras. Il marmonnait continuellement entre ses lèvres humides, frissonnait, gloussait de rire. De retour d’un interrogatoire tout récent, semblait-il.

Miles fut si surpris qu’il allongea le bras pour saisir la main gauche de cet homme, afin de vérifier… Oui, les marques de ses propres dents marbraient ses jointures, souvenir de la bagarre de la semaine précédente devant le sas du Triomphe.

Les gardes intimèrent à Miles de continuer son chemin. Miles faillit trébucher, car il continua à regarder par-dessus son épaule jusqu’à ce que la porte de la cellule treize se referme avec un soupir, l’emprisonnant de nouveau.

Qu’est-ce que vous faites ici ? Ce devait être la question le plus souvent posée et à laquelle il était le moins répondu dans le Moyeu de Hegen, conclut Miles. Néanmoins, il était sûr que le lieutenant oseran avait répondu – Cavilo dirigeait certainement l’un des services de contre-espionnage les plus performants du Moyeu. Avec quelle rapidité le mercenaire oseran avait-il retrouvé la trace de Miles et de Grégor ? Quel temps avaient mis les hommes de Cavilo à le repérer et à l’arrêter ? Les marques sur son corps ne dataient pas de plus d’un jour…

Question plus importante que toutes, l’Oseran était-il arrivé à la Station de Vervain à la suite d’un balayage systématique général ou avait-il suivi des indices précis ? Tung était-il compromis ? Elena arrêtée ? Miles frissonna et marcha nerveusement de long en large, désemparé. Est-ce que je viens de tuer mes amis ?

Ce que savait Oser, Cavilo le connaissait désormais, tout ce fatras de vérité, de mensonges, de rumeurs et d’erreurs. Ainsi l’identification de Miles en tant qu’amiral Naismith n’avait pas nécessairement Grégor pour origine comme Miles l’avait d’abord supposé. Le soldat de Tau Verde avait visiblement été racolé pour une contre-vérification objective. Si Grégor cachait systématiquement des renseignements à Cavilo, celle-ci, à présent, devait s’en être rendu compte. S’il dissimulait quoi que ce soit. Peut-être qu’à cette heure, il était amoureux. Miles avait des élancements dans le crâne, il se sentait au bord de l’explosion.

Les gardes vinrent le chercher au milieu du cycle nocturne et le firent s’habiller. Enfin l’interrogatoire, hein ? Il songea à l’Oseran dégoulinant de bave et rentra la tête dans les épaules. Il exigea de se laver et ajusta chaque manchette et fermeture adhésive de son treillis de Ranger avec une soigneuse lenteur, au point que les gardes commencèrent à s’agiter avec impatience et à tambouriner du bout des doigts sur leur massue électrique. Lui aussi serait bientôt un idiot baveux. D’un autre côté, à ce stade, que pouvait-il vraiment dire sous l’influence du sérum qui aggravât encore les choses ? Cavilo, apparemment, était au courant de tout. Il se dégagea de la poigne des gardes et sortit entre eux avec le maximum de dignité.

Ils l’emmenèrent dans le vaisseau éclairé par des veilleuses et quittèrent l’ascenseur-tube à un endroit indiqué pont G. Miles fut aussitôt sur le qui-vive. Grégor était censé se trouver quelque part par là… Ils atteignirent une porte de cabine sans autre signe distinctif qu’un 10 A ; les gardes formèrent le code de la serrure pour obtenir l’autorisation d’entrer. Le battant glissa.

Cavilo était assise devant un bureau-console de communication, une nappe de lumière dans la pièce sombre allumant des reflets dans sa chevelure blond pâle. Ils devaient être arrivés au bureau personnel du commandant, voisin de la cabine de Grégor. Miles s’efforça, des yeux et des oreilles, de repérer des traces de l’empereur. Cavilo portait son impeccable treillis. Du moins Miles n’était-il pas le seul à manquer de sommeil ces jours-ci ; il se figura avec optimisme qu’elle paraissait fatiguée. Elle plaça un neutraliseur sur son bureau à portée de sa main droite, et renvoya les gardes. Miles tendit le cou, cherchant la seringue. Cavilo s’étira, puis se radossa à son siège. L’odeur de son parfum, une senteur plus verte, plus pénétrante, moins musquée que celle qu’elle portait en tant que Livia Nu, émanait de sa peau blanche et chatouilla les narines de Miles. Il déglutit.

— Asseyez-vous, seigneur Vorkosigan.

Il s’installa dans le fauteuil indiqué et attendit. Elle l’observait avec un regard calculateur. Ses narines commencèrent à le démanger abominablement. Il garda les mains sur les genoux. La première question de cet interrogatoire n’allait pas le surprendre les doigts dans le nez.

— Votre empereur se trouve dans des ennuis terribles, petit seigneur vor. Pour le sauver, il faut que vous retourniez prendre le commandement des Mercenaires Oserans. Quand vous serez de nouveau à leur tête, nous vous transmettrons de nouvelles instructions.

Miles tergiversa.

— Qu’est-ce qui le met en danger ? questionna-t-il d’une voix étranglée. Vous ?

— Pas du tout ! Greg est mon meilleur ami. L’amour de ma vie, enfin. Je suis prête à faire n’importe quoi pour lui. J’irais même jusqu’à abandonner ma carrière. (Elle eut une pieuse mimique. La lèvre de Miles s’arrondit en réponse dégoûtée ; Cavilo arbora un large sourire.) Si vous vous avisiez de suivre une ligne de conduite qui ne corresponde pas à la lettre de vos instructions, eh bien… cela précipiterait Greg dans des difficultés inimaginables. Aux mains de ses pires ennemis.

Pires que vous ? Allons donc !

— Pourquoi voulez-vous que je dirige les Mercenaires Dendarii ?

— Je ne peux pas vous le dire. C’est une surprise.

— Que me donneriez-vous pour appuyer cette entreprise ?

— Le transport jusqu’à la Station d’Aslund.

— Quoi d’autre ? Des hommes, des armes, des vaisseaux, de l’argent ?

— On m’a raconté que vous étiez capable de réussir rien que par votre intelligence. Voilà ce que je souhaite voir.

— Oser me tuera. Il a déjà essayé une fois.

— C’est un risque que je dois courir.

J’apprécie tout plein ce « je », ma petite dame ! se dit Miles.

— Votre intention est que je sois tué, reprit-il. Que se passera-t-il si je réussis ?

Ses yeux commençaient à larmoyer ; il renifla. Il n’allait pas tarder à être forcé de frotter son nez qui le démangeait terriblement.

— La clé de la stratégie, petit Vor, expliqua-t-elle gentiment, n’est pas de choisir une voie vers la victoire mais d’opérer un choix afin que toutes les voies mènent à une victoire. Idéalement. Votre mort sert à une chose ; votre réussite à une autre. Je soulignerai que toute tentative prématurée pour contacter Barrayar serait très contre-productive. Très.

Bel aphorisme sur la stratégie ; il le noterait plus tard sur ses tablettes.

— Eh bien, laissez-moi entendre mon ordre de marche de la bouche de mon propre commandant suprême. Laissez-moi parler à Grégor.

— Ah ! cela, ce sera votre récompense en cas de succès.