— Tu veux parler des rumeurs de ta mort, de ta vie et de ta résurrection ? Elles courent partout, en quatorze versions déformées. Je n’en ai pas tenu compte… Tu avais déjà été repéré avant, tu sais… Mais tout d’un coup, Oser a arrêté Tung.
— Quoi ? (Miles se mordit la lèvre.) Seulement Tung ? Pas Elena, Mayhew, Chodak ?
— Rien que Tung.
— Cela n’a pas de sens. S’il avait arrêté Tung, il l’aurait soumis au thiopenta et Tung aurait tout dégoisé à propos d’Elena. À moins qu’on ne se serve d’elle comme appât.
— La situation était devenue très tendue quand Tung a été coffré. Au bord de l’explosion. Je pense que si Oser avait porté la main sur Elena et sur Baz, cela aurait déclenché aussitôt la guerre. Pourtant, il n’a pas reculé et réintégré Tung. Très instable. Oser prend soin de garder séparé le cercle des intimes, voilà pourquoi je suis ici depuis près d’une satanée semaine. Mais la dernière fois que j’ai vu Baz, il était assez énervé pour se lancer dans une bagarre. Et c’est la dernière chose dont il aurait envie.
Miles relâcha lentement son souffle.
— De la bagarre… c’est exactement ce que veut le commandant Cavilo. Voilà pourquoi elle m’a réexpédié en paquet-cadeau fourré dans ce… cet emballage dépourvu de standing. La Coq-Sauv de Discorde. Elle se moque que je gagne ou que je perde, si les armées de son ennemi sont précipitées dans le chaos juste au moment où elle sort sa surprise.
— Tu as une idée de sa surprise ?
— Non. Les Rangers se préparent pour une sorte d’attaque au sol, à un endroit donné. Mon envoi ici suggère que leur but est Aslund, en dépit de toute logique stratégique. Ou quelque chose d’autre ? L’esprit de cette femme est incroyablement tortueux. Beuh ! (Il tambourina du poing contre sa paume sur un rythme nerveux.) Il faut que je parle à Oser. Et cette fois il faudra qu’il m’écoute. J’y ai réfléchi. La coopération entre nous est peut-être le seul et unique parti que Cavilo ne s’attend pas à ce que nous adoptions. Acceptes-tu de me soutenir, Bel ?
Thorne plissa les lèvres.
— D’ici, oui. L’Ariel est le vaisseau le plus rapide de la flotte. Je peux échapper à toute poursuite, répliqua-t-il avec un large sourire.
Devraient-ils fuir jusqu’à Barrayar ? Non… Cavilo détenait encore Grégor. Mieux valait paraître suivre les instructions. Pour un temps, du moins.
Miles prit une profonde inspiration et s’installa avec assurance dans le siège de contrôle de la salle NAV & COM de l’Ariel. Il s’était lavé et avait emprunté un uniforme de mercenaire gris et blanc à la femme la plus petite du vaisseau. Les revers roulés du pantalon étaient soigneusement dissimulés dans des bottes qui étaient quasiment de la bonne pointure. Une ceinture masquait le bâillement de la glissière trop étroite à la taille. La veste vague avait bonne allure, une fois qu’il était assis. Les retouches pouvaient attendre. Il eut un signe de tête à l’adresse de Thorne.
— D’accord. Ouvre ton canal.
Un bourdonnement, un scintillement, et le visage d’aigle de l’amiral Oser se matérialisa sur l’écran vidéo.
— Oui, qu’est-ce que… Vous !
Ses dents se refermèrent avec un claquement de bec ; sa main se mit à tapoter sur des touches d’intercom et de contrôle vidéo.
Cette fois-ci, il ne peut pas me jeter par le sas, pensa Miles, mais il peut couper la communication. Il fallait faire vite.
Miles se pencha et sourit.
— Bonjour, amiral Oser. J’ai achevé mon évaluation des armées vervani dans le Moyeu de Hegen. Et ma conclusion, c’est que vous êtes dans les ennuis jusqu’au cou.
— Comment vous êtes-vous introduit sur ce canal protégé ? gronda Oser. Un rayon direct, à double code… Officier des transmissions, repérez-le !
— Comment, vous serez en mesure de le découvrir d’ici à quelques minutes. Il faudra que vous me gardiez en ligne pendant ce temps-là, dit Miles. Mais votre ennemi se trouve à la Station de Vervain, pas ici. Ni sur Pol, ni sur l’Ensemble de Jackson. Et ce n’est pas moi. Notez que j’ai dit la Station de Vervain, pas Vervain. Vous connaissez Cavilo ? Votre homologue, de l’autre côté du système ?
— Je l’ai rencontrée une ou deux fois.
L’expression d’Oser était maintenant circonspecte, dans l’attente du rapport que son équipe de techs s’activait à préparer.
— Une figure d’ange, l’esprit d’une mangouste enragée ?
Les lèvres d’Oser frémirent légèrement.
— Vous la connaissez.
— Oh oui ! Elle et moi, nous avons eu plusieurs conversations cœur à cœur. Instructives. Les renseignements sont la marchandise qui a le plus de valeur dans le Moyeu, en ce moment. En tout cas, les miens. Je veux négocier.
Oser leva la main pour arrêter la conversation et déconnecta un instant la communication. Quand son visage réapparut, il avait l’air furieux.
— Capitaine Thorne, c’est de la mutinerie !
Thorne se pencha dans le rayon de captage de la caméra et dit gaiement :
— Pas le moins du monde, amiral ! Nous essayons de sauver votre tête ingrate, si vous le voulez bien. Ecoutez ce type. Il a des tuyaux que nous ne possédons pas.
— Il a des tuyaux, c’est certain. Satanés Betans, ils se tiennent tous, jura Oser à mi-voix.
— Que vous vous battiez contre moi ou moi contre vous, amiral, nous perdrons tous les deux.
— Vous ne pouvez pas gagner, riposta Oser. Vous ne pouvez pas prendre ma flotte. Pas avec l’Ariel.
— Si l’on en vient là, l’Ariel est seulement un démarreur. Mais non, je ne gagnerai probablement pas. Ce que je peux faire, en revanche, c’est créer un beau gâchis. Diviser vos forces… vous mettre en bisbille avec votre employeur… toutes les charges d’armes que vous gaspillerez, tout le matériel qui sera endommagé, tout soldat blessé ou tué, tout cela sera une perte sèche dans une lutte intestine comme celle-ci. Personne ne sera gagnant, sauf Cavilo. Ce qui est précisément ce pour quoi elle m’a renvoyé ici. Quel profit pensez-vous tirer en faisant précisément ce que votre ennemi désire vous voir faire, hein ?
Miles attendit, oppressé. Oser finit par demander :
— Quel est votre profit, à vous ?
— Ah, je suis la variable dangereuse dans ce calcul, amiral, je le crains ! Je ne suis pas là pour tirer un profit quelconque. (Miles eut un large sourire.) Par conséquent, je me moque de ce que je démolis.
— Tout renseignement que vous avez obtenu de Cavilo ne vaut pas un pet de lapin, dit Oser.
Il commençait à marchander… Il était ferré.
Miles refoula sa jubilation, afficha un air grave.
— Bien certainement, tout ce que dit Cavilo doit être passé au crible. Mais, ah !… la beauté, c’est la beauté. Et j’ai découvert son côté vulnérable.
— Cavilo n’a pas de côté vulnérable.
— Mais si. Sa passion pour l’utilité. Son intérêt personnel.
— Je ne vois pas en quoi cela la rend vulnérable.
— Raison pour laquelle vous avez besoin de m’adjoindre, moi, à votre état-major séance tenante. Vous avez besoin de ma perspicacité.
— Vous engager !
De stupéfaction, Oser eut un mouvement de recul.
Eh bien, au moins avait-il obtenu un effet de surprise.
— J’ai cru comprendre que le poste de chef d’état-major tacticien était libre, en ce moment.
L’expression d’Oser évolua de la surprise à la stupeur puis à une espèce de fureur amusée.