Выбрать главу

— Vous êtes fou !

— Non, juste terriblement pressé. Amiral, il n’est rien arrivé d’irrévocablement sérieux entre nous. Jusqu’ici. Vous m’avez attaqué – et non pas le contraire – et maintenant vous vous attendez que je riposte. Malheureusement, je ne suis pas en vacances et je n’ai pas de temps à perdre en amusements personnels comme la vengeance.

Les paupières d’Oser se plissèrent.

— Et Tung ?

Miles haussa les épaules.

— Gardez-le sous clé pour le moment si vous y tenez absolument. Sain et sauf, bien sûr.

Abstenez-vous seulement de lui raconter que j’ai dit ça.

— Et si je le pendais ?

— Ah !… cela, ce serait irrévocable. (Miles marqua une pause.) Je veux préciser une chose : emprisonner Tung équivaut à vous couper la main droite avant de marcher à la bataille.

— Quelle bataille ? Avec qui ?

— C’est une surprise. La surprise de Cavilo. Toutefois, j’ai conçu une idée ou deux sur la question que je serais disposé à communiquer.

— Vraiment ?

Oser avait cet air d’avoir mordu dans un citron que Miles avait surpris de temps à autre sur le visage d’Illyan. C’était presque comme un rappel de chez lui. Miles reprit :

— Comme solution de rechange, au lieu de devenir votre employé, je veux bien devenir votre employeur. Je suis autorisé à offrir un contrat sérieux, avec tous les revenants-bons habituels, remplacement de matériel, assurance de mon… garant. (Illyan, entendez ma prière !) Pas en conflit avec les intérêts d’Aslund. Vous toucherez deux fois pour le même combat et vous n’aurez même pas à changer de camp. Le rêve, pour un mercenaire !

— Quelles garanties officielles avez-vous à présenter ?

— C’est à moi que doit être offerte une garantie, me semble-t-il, mon général. Procédons par petites étapes. Je ne déclenche pas de mutinerie ; vous cessez de tenter de me précipiter dans l’espace par un sas. Je me joindrai à vous publiquement – tout le monde doit savoir que je suis arrivé –, et je vous fournirai mes renseignements. (Ô combien minces paraissaient ces « renseignements » dans le souffle de ces promesses spécieuses ! Pas de chiffres, pas de mouvements de troupes ; tout en intentions, mouvantes topographies mentales de loyauté, d’ambition et de traîtrise.) Nous aurons un entretien. Peut-être même avez-vous un point de vue qui me manque. Nous démarrerons à partir de là.

Oser pinça les lèvres, déconcerté, à demi convaincu, profondément soupçonneux.

— Le risque, je voudrais le souligner, insista Miles, le risque personnel, c’est moi qui le cours plutôt que vous.

— Je crois…

Miles était suspendu aux lèvres du mercenaire.

— Je crois que je vais le regretter, conclut Oser avec un soupir.

Les négociations détaillées, rien que pour amener l’Ariel au port, prirent encore une autre demi-journée. Quand l’excitation initiale se dissipa, Thorne devint plus songeur. Au moment où l’Ariel effectua la manœuvre pour se mettre à poste dans ses étriers d’amarrage, il était carrément méditatif.

— Je ne sais toujours pas très bien ce qui est censé empêcher Oser de nous faire venir, de nous neutraliser et de nous pendre à loisir, dit-il à voix basse en bouclant une arme à sa ceinture.

— La curiosité, répliqua fermement Miles.

— D’accord, il assomme, passe au sérum et pend, alors.

— S’il m’injecte son thiopenta, je lui débiterai exactement les faits que j’allais de toute façon lui communiquer. (Avec, hélas, deux ou trois autres en prime !) Et il aura moins de doutes. Donc tout sera pour le mieux.

Les cliquetis et les sifflements des tubes flexibles qui se fixaient épargnèrent à Miles de débiter d’autres boniments. Le sergent de Thorne détacha sans hésitation les taquets de l’écoutille, mais il prit soin de ne pas s’encadrer dans l’ouverture.

— Peloton, en formation ! ordonna le sergent.

Ses six hommes vérifièrent leurs neutraliseurs. Thorne et le sergent étaient porteurs en outre de brise-nerfs, un mélange d’armes intelligemment calculé ; les neutraliseurs pour faire la part des erreurs humaines, les brise-nerfs pour encourager l’adversaire à ne pas tenter de commettre d’erreurs. Miles ne prit pas d’arme. Adressant un salut mental à Cavilo – bon, un geste grossier, pour dire vrai –, il remit ses pantoufles de feutre. Thorne à son côté, il prit la tête du petit cortège et franchit à grands pas le tube flexible qui aboutissait à l’une des cales de garage presque achevées de la station militaire d’Aslund.

Fidèle à sa parole, Oser avait aligné une vingtaine de témoins qui arboraient un assortiment d’armes presque identique à celui du groupe de l’Ariel.

— Nous sommes en infériorité numérique, marmotta Thorne.

— Tout est dans la tête, marmotta Miles en réponse. Marche comme si tu avais un empire derrière toi. Et ne regarde pas en arrière, leur nombre risque d’augmenter. Il faudrait qu’il augmente. Plus il y a de gens qui nous voient, mieux ça vaut.

Oser se tenait debout les mains croisées derrière le dos en position de repos, l’air éminemment mélancolique. Elena – Elena ! – était près de lui, sans armes, le visage figé. Le regard qu’elle décocha à Miles, les lèvres pincées, était chargé de défiance, à l’égard peut-être pas de ses mobiles, mais certainement de ses méthodes. Quelle sottise, à présent ? questionnaient ses yeux. Miles lui adressa le plus bref des signes de tête ironiques avant de saluer réglementairement Oser.

Oser lui rendit cette politesse militaire à regret.

— Maintenant… amiral, retournons au Triomphe et passons aux choses sérieuses, dit-il d’une voix âpre.

— Oui, certes. Mais visitons cette station en cours de route, hein ? Les zones qui ne sont pas top sécurité, bien entendu. Mon dernier aperçu a été si… brutalement interrompu ! Après vous, amiral !

Oser grinça des dents.

— Oh, après vous, amiral !

Cela devint un défilé. Miles les conduisit de-ci de-là pendant trois bons quarts d’heure, y compris un passage à travers la cafétéria pendant le moment de presse du déjeuner avec plusieurs arrêts bruyants pour saluer par leur nom les quelques vieux Dendarii qu’il reconnaissait et gratifier les autres de sourires éblouissants. Il laissa derrière lui un sillage de murmures, ceux qui n’y comprenaient rien demandant des explications aux autres.

Une équipe d’ouvriers d’Aslund s’affairait à arracher des panneaux d’aggloméré et il s’arrêta pour la féliciter de ses travaux. Elena profita d’un instant de préoccupation d’Oser pour se pencher et souffler à l’oreille de Miles d’un ton farouche :

— Où est Grégor ?

— C’est toute une histoire… Que je sois pendu si je ne le ramène pas ! Trop compliqué, je te raconterai plus tard.

— Ô miséricorde !

Elle leva les yeux au ciel.

Quand, à en juger par le teint de l’amiral qui allait se fonçant, il pensa avoir atteint le seuil de tolérance d’Oser, Miles se laissa de nouveau conduire vers le Triomphe. Au Triomphe. Obéissant aux ordres de Cavilo, Miles n’avait pas tenté de prendre contact avec Barrayar. Mais si Ungari n’était pas foutu de le repérer après ça, il était grand temps de le limoger. Un coq de bruyère trépignant au plus fort de sa valse de pariade pouvait difficilement exécuter démonstration plus voyante.

On était encore en train d’apporter les dernières touches à la construction de la cale d’amarrage du Triomphe quand Miles la traversa avec son cortège. Quelques ouvriers d’Aslund en cotte havane, bleu clair et vert se penchèrent du haut de leurs passerelles, écarquillant les yeux. Des techs militaires dans leurs uniformes bleu marine suspendirent leurs ajustages pour observer, puis furent obligés de trier de nouveau leurs branchements et de réaligner leurs boulons. Miles se retint de sourire et d’agiter la main, de crainte qu’Oser ne brise ses mâchoires serrées. La plaisanterie avait assez duré. Les trente mercenaires et quelques pouvaient se transformer de garde d’honneur en gardiens de prison la prochaine fois qu’il lancerait les dés.