— Maintenant que vous en parlez, si. Leurs échanges codés ont quadruplé.
Dieu merci ! Les secours étaient peut-être plus proches qu’il n’avait osé l’espérer.
— Avez-vous décrypté un de leurs codes ? questionna Miles sur sa lancée.
— Seulement le moins sensible, jusqu’à présent.
— Ah ! Bien. Je veux dire, dommage !
Debout les bras croisés, Oser se mordait la lèvre, complètement absorbé dans ses réflexions. Ce qui rappela désagréablement à Miles l’expression méditative qu’avait eue l’amiral juste avant d’ordonner de le précipiter par le sas spatial le plus proche, à peine plus de huit jours auparavant.
— Non, finit-il par dire. Merci pour le renseignement. En récompense, je suppose que je vais épargner votre vie. Mais nous nous retirons. Ce n’est pas un combat que nous ayons une chance de gagner. Seule une armée planétaire aveuglée par la propagande, disposant des ressources d’une planète pour l’appuyer, peut se permettre ce sacrifice insensé. J’ai formé ma flotte pour en faire un bel outil tactique, pas un… pas un fichu butoir de porte constitué de cadavres ! Je ne suis pas – pour reprendre votre expression un bouc émissaire.
— Pas un bouc émissaire – un fer de lance.
— Votre « fer de lance » n’a pas de lance. C’est non.
— C’est votre dernier mot, amiral ? demanda Miles d’une voix blanche.
— Oui. (Oser mit le contact de son talkie-walkie de poignet et parla aux gardes qui attendaient.) Caporal, cette personne va aller à la prison. Appelez-les en bas et avertissez-les.
Le garde salua de l’autre côté de la vitre tandis qu’Oser coupait le contact.
— Mais, amiral, dit Elena en s’approchant de lui, les bras levés dans un geste suppliant.
D’un revers du poignet, prompte comme un serpent, elle plaqua la seringue-atomiseur contre le cou d’Oser. Il eut les yeux qui se dilatèrent, son pouls s’accéléra une fois, deux fois, trois fois, tandis que ses lèvres s’ouvraient dans une grimace de rage. Il se raidit pour la frapper. Son coup s’amollit à mi-arc de trajectoire.
Les gardes, alertés par le brusque mouvement d’Oser, braquèrent leurs neutraliseurs. Elena attrapa au vol la main du général et la baisa, arborant un sourire reconnaissant. Les gardes se détendirent ; l’un donna un coup de coude à l’autre et lâcha sans doute quelque plaisanterie égrillarde à en juger d’après leurs sourires, mais Miles avait l’esprit trop confus pour essayer de lire sur les lèvres.
Oser oscillait et haletait, luttant contre le sérum. Elena se coula le long du bras capturé et passa avec naturel une main autour de la taille d’Oser, le tournant à moitié pour qu’ils se trouvent dos à la porte. Le sourire stupide, typique du traitement au thiopenta, apparut et disparut du visage d’Oser, puis finit par s’y fixer.
— Il se conduisait comme si je n’avais pas d’arme.
Elena secoua la tête avec exaspération et glissa la seringue-nébuliseur dans la poche de sa veste.
— Et maintenant ? dit fébrilement Miles dans un souffle quand le caporal-garde se pencha sur le code d’ouverture de la porte.
— Nous allons tous à la prison, je pense. Tung y est.
— Ah !…
Bon-Dieu-nous-ne-parviendrons-jamais-à-nous-en-tirer ! Fallait essayer. Miles sourit gaiement aux gardes qui entraient et les aida à libérer Metzov, les gênant surtout et détournant leur attention d’Oser et de sa mine curieusement réjouie. À un moment donné, tandis qu’ils regardaient ailleurs, il fit un croc-en-jambe à Metzov, qui trébucha.
— Il vaudrait mieux que vous le preniez chacun par un bras, il n’a pas trop d’équilibre, dit Miles aux gardes.
Lui-même n’était pas très d’aplomb, mais il se débrouilla pour encombrer le seuil de la porte, de sorte que les gardes et Metzov passèrent les premiers, lui en deuxième ; Elena, bras dessus bras dessous avec Oser, fermait la marche. « Viens, petit, viens », l’entendit-il psalmodier derrière lui, comme une femme qui tente d’attirer un chat sur ses genoux.
Ce fut le plus long court déplacement de sa vie. Il se laissa distancer pour grommeler du coin des lèvres à Elena :
— D’accord, nous allons à la prison. Elle sera bourrée de ce qu’Oser a de mieux. Et ensuite ?
Elle se mordit la lèvre.
— Sais pas.
— C’est bien ce que je craignais. Tourne à droite.
Ils s’engouffrèrent dans le couloir qu’ils croisaient.
Un garde regarda par-dessus son épaule.
— Chef ?
— Allez toujours, les gars, lui cria Miles. Quand vous aurez mis cet espion sous clé, venez au rapport à la cabine de l’amiral.
— Bien, chef.
— Continue à marcher, dit Miles dans un souffle. Continue à sourire…
Les pas des gardes s’évanouirent.
— Où, maintenant ? demanda Elena. (Oser trébucha.) J’en ai ma claque.
— À la cabine de l’amiral, pourquoi pas ? décida Miles.
Il avait un sourire figé et exultant. Le geste de rébellion bien inspiré d’Elena lui avait donné sa plus belle chance de la journée. Il avait maintenant l’élan. Il ne s’arrêterait que s’il était aplati par terre. La tête lui tournait d’un indicible soulagement : le peut-être que, peut-être que, peut-être que mouvant, tourbillonnant, crépitant, était maintenant cloué à un fixe c’est ça. Le moment, c’est tout de suite. Le mot d’ordre est « vas-y ».
Ils croisèrent quelques techs oserans. Oser dodelinait légèrement de la tête. Miles espéra que cela passerait pour une réponse négligente à leur salut. En tout cas, personne ne se retourna. Deux niveaux et un autre changement de direction les amenèrent dans les coursives réservées aux cadres dont il se souvenait bien. Ils passèrent devant la cabine du capitaine (flûte, il allait devoir régler la question d’Auson, et sans tarder) ; la paume d’Oser, pressée par Elena contre la serrure tactile, permit de pénétrer dans les lieux dont Oser avait fait son quartier général. Quand la porte se referma en glissant derrière eux, Miles s’aperçut qu’il avait retenu son souffle.
— Nous voilà dans le bain, dit Elena, qui s’adossa un instant à la porte. Tu vas encore nous lâcher ?
— Pas cette fois-ci, répliqua Miles. Tu as peut-être remarqué qu’il y a un sujet dont je n’ai pas fait mention dans la discussion à l’infirmerie.
— Grégor.
— Exactement. Cavilo le retient en ce moment même comme otage sur son vaisseau amiral.
Elena courba la nuque sous le poids de la consternation.
— Elle se propose de le vendre pour un bonus aux Cetagandans, alors ?
— Non. C’est plus dingue que ça. Elle veut l’épouser.
La bouche d’Elena s’arrondit de stupeur.
— Quoi ? Miles, elle ne peut pas avoir conçu un projet aussi dément, à moins que…
— À moins que Grégor ne lui en ait implanté l’idée dans la tête. Ce qu’il a fait, je crois. Avec arrosage, engrais et tout. En revanche, j’ignore si Grégor a parlé sérieusement ou s’il cherche seulement à gagner du temps. Elle a pris grand soin de nous tenir séparés. Tu connais Grégor presque aussi bien que moi. Qu’en penses-tu ?
— Difficile d’imaginer Grégor amoureux au point d’en devenir idiot. Il a toujours été… assez calme. Presque dépourvu de libido. En comparaison d’Ivan, disons.
— Je ne suis pas sûr que ce soit une comparaison équitable.
— Non, tu as raison. Eh bien ! comparé à toi, alors.
Miles se demanda si la remarque était du lard ou du cochon.
— Grégor n’a jamais eu beaucoup d’occasions, quand nous étions plus jeunes. J’entends par là, pas d’intimité. La Sécurité toujours sur son dos. Cela… cela peut créer un blocage, à moins d’être exhibitionniste.