Dès que nous aurons quitté le port, je m’effondre sur le lit d’Oser. La sagesse commandait qu’il passe au moins une partie des trente-six heures du trajet à dormir, sinon à l’arrivée il serait plutôt un handicap qu’un atout. Au moment où il aurait à se mesurer avec Cavilo, qui lui donnait la sensation d’être désarmé, même quand il était au mieux de sa forme.
Pour ne rien dire des Cetagandans. Miles réfléchit à cette course historique entre l’évolution de l’armement et la tactique, du type où les concurrents sont réunis par paires, chacun avec une jambe liée à celle de son partenaire, une course à « trois jambes » comme on l’appelle.
Les projectiles pour le combat de vaisseau à vaisseau dans l’espace n’avaient pas tardé à devenir obsolètes en raison des blindages massifs et des armes au laser. Les blindages, prévus pour protéger les vaisseaux en mouvement contre les débris errants rencontrés à des vitesses spatiales normales allant jusqu’à Demi-G, écartaient les missiles sans aucun effort. Les armes au laser avaient été rendues inutiles à leur tour par l’arrivée de l’Avaleur-de-sabres, arme de défense élaborée par Beta, qui utilisait le feu de l’ennemi comme sa propre source d’énergie ; un principe similaire à celui du miroir au plasma, mis au point au cours de la génération des parents de Miles, promettait de faire de même avec les armes au plasma de moindre portée. Dans dix ans, le plasma serait peut-être dépassé.
L’arme en plein essor depuis les deux années écoulées semblait être la lance à implosion gravitique, une modification de la technologie du rayon tracteur ; des blindages à pesanteur artificielle de dessins divers traînaient encore en cours d’étude pour s’en protéger. Le rayon à implosion faisait d’horribles dégâts quand il atteignait une masse. Pires encore quand sa cible était humaine.
Mais la lance imploseuse suceuse d’énergie avait une portée extrêmement courte, en termes de vitesses et de distances spatiales à peine une douzaine de kilomètres. Or les vaisseaux devaient coopérer pour s’aborder, ralentir, se rapprocher et manœuvrer. Etant donné aussi la modeste échelle du volume des couloirs, le combat donnait parfois l’impression de redevenir du corps à corps, sauf que les formations trop serrées attiraient les attaques en « mur de soleils » par masses d’atomes. Le serpent qui se mord la queue. Le bruit courait sous le manteau que l’éperonnage et l’abordage pourraient bien être remis à l’honneur. Jusqu’à ce qu’arrive la dernière surprise sortie des ateliers du diable, en tout cas. Miles évoqua, saisi d’un regret poignant, le bon vieux temps de la génération de son grand-père où les gens pouvaient se tuer proprement à cinquante mille kilomètres de distance.
L’effet des nouveaux imploseurs sur la concentration de la puissance de feu promettait d’être curieux, surtout quand un couloir spatial était en cause. Désormais, une armée réduite pouvait, dans une petite zone, appliquer autant d’énergie par cube qu’une grande armée, qui ne pourrait réduire son ampleur à la portée de tir efficace ; bien que la différence en réserve comptât encore, bien sûr. Une armée puissante prête à faire des sacrifices pouvait continuer à frapper jusqu’à ce que la concentration de moindre taille succombe purement et simplement sous le nombre. Les seigneurs-ghems cetagandans n’étaient pas allergiques aux sacrifices, bien qu’ils préférassent généralement commencer par des subordonnés, ou, mieux encore, des alliés. Miles frictionna les muscles crispés de son cou.
Le vibreur de la cabine bêla ; Miles se pencha par-dessus le bureau à console pour pianoter le code d’ouverture de la porte.
Un homme maigre, les cheveux noirs, la trentaine, vêtu de la tenue gris et blanc des mercenaires avec les insignes de tech, se tenait, hésitant, dans l’embrasure.
— Mon seigneur ? dit-il d’une voix douce.
Baz Jesek, officier mécanicien de la flotte. Naguère déserteur en fuite de l’armée impériale de Barrayar ; par la suite homme d’armes lié par serment comme homme lige à Miles sous son identité de seigneur Vorkosigan. Et finalement époux de la femme que Miles aimait. Avait aimée. Aimait encore. Baz. Zut ! Miles s’éclaircit la voix, mal à l’aise.
— Entrez, commodore Jesek.
Baz avança sans bruit sur la natte couvrant le sol, l’air inquiet et sur la défensive.
— Je débarque à l’instant de la navette de réparation et je viens d’apprendre que vous êtes de retour.
Son accent barrayaran, atténué et émoussé par ses années d’exil galactique, était sensiblement moins prononcé que quatre ans auparavant.
— De façon temporaire, du moins.
— Je… suis désolé que vous n’ayez pas retrouvé les choses comme vous les aviez laissées, mon seigneur. J’ai l’impression d’avoir dilapidé la dot que vous aviez octroyée à Elena. Je n’ai compris les implications des manœuvres financières d’Oser que… Je n’ai pas d’excuses.
— Oser a trompé Tung aussi, souligna Miles. (Entendre Baz s’excuser le faisait se crisper intérieurement.) J’ai cru comprendre que cela n’avait pas été à proprement parler un combat loyal.
— Il n’y a pas eu de combat du tout, mon seigneur, répliqua Baz avec lenteur. Le problème était là. (Baz se tint droit, les mains derrière le dos en position de repos à la parade.) Je suis venu vous offrir ma démission, mon seigneur.
— Offre rejetée, riposta aussitôt Miles. D’abord, les hommes d’armes assermentés ne peuvent pas démissionner, deuxièmement, où vais-je trouver un officier mécanicien compétent (il jeta un coup d’œil à son chrono) en deux heures, et troisièmement, troisièmement… j’ai besoin d’un témoin pour me justifier si les choses tournent mal. Plus mal. Il faut que vous me donniez des renseignements sur les capacités de la flotte en matière de matériel, puis que vous m’aidiez à tout mettre en route. Et je dois vous expliquer ce qui se passe réellement. Vous êtes le seul, en dehors d’Elena, à qui je puisse confier la partie secrète de cette affaire.
Miles eut du mal à persuader l’ingénieur hésitant à s’asseoir. Il débita un abrégé de ses aventures dans le Moyeu de Hegen, ne laissant de côté que la tentative de suicide de Grégor ; cela, c’était la mortification personnelle de l’empereur. Miles ne fut pas tout à fait surpris d’apprendre qu’Elena n’avait pas parlé de son précédent retour, bref et ignominieux, de son sauvetage et de son départ de chez les Dendarii ; Baz semblait penser que la présence incognito de l’empereur était une raison évidente et suffisante pour son silence. Quand Miles eut terminé, le sentiment de culpabilité de Baz avait cédé la place à l’inquiétude.
— Si l’empereur est tué… s’il ne revient pas… les désordres au pays vont durer des années, dit-il. Peut-être devriez-vous laisser Cavilo le sauver, plutôt que de risquer…
— Jusqu’à un certain point, c’est exactement mon intention, riposta Miles. Si seulement je savais ce que Grégor a en tête ! (Il marqua un temps.) Si nous perdons à la fois Grégor et la bataille du couloir spatial, les Cetagandans débarqueront à nos portes au moment où nous serons en pleine pagaille intestine. Quelle tentation pour eux ! Quel appât ! Ils ont toujours eu envie de Komarr… Nous nous trouverions face à la gueule béante de la deuxième invasion des Cetagandans, ce qui les surprendrait presque autant que nous. Ils préfèrent les plans longuement mûris, mais ils ne sont pas opposés à un peu d’opportunisme… pas quand se présente une chance aussi irrésistible…
Aiguillonnés par cette perspective, ils s’attaquèrent avec détermination à une revue technique, Miles se rappelant l’antique dicton sur ce qui peut se produire faute d’un clou. Ils avaient presque terminé quand l’officier de service aux communications appela Miles par sa console.