Si le minutage n’était pas tout, il comptait beaucoup. Admettons que Cavilo n’ait pas déjà transmis aux Cetagandans son code pour le feu vert. Le brusque mouvement de la flotte dendarii pouvait fort bien lui faire peur et l’inciter à abandonner son projet. Parfait, conclut Miles. Dans ce cas, il aurait arrêté l’invasion cetagandane sans qu’un coup de feu soit tiré. Une parfaite guerre de manœuvre, selon la propre définition de l’amiral Aral Vorkosigan. Bien sûr, songea Miles, je recevrai sur la figure des œufs pourris politiquement parlant et je serai poursuivi de trois côtés par une foule prête à me lyncher, mais papa comprendra. Ses seuls objectifs seraient alors de rester en vie et de sauver Grégor, ce qui, par contraste, semblait ridiculement, délicieusement simple. À moins, évidemment, que Grégor ne veuille pas être sauvé…
D’autres branches plus fines que l’arbre stratégique devraient attendre la suite des événements, conclut Miles, rompu de fatigue. Il se rendit en trébuchant à la cabine d’Oser, se jeta sur le lit et dormit comme un plomb pendant douze heures d’horloge.
La spécialiste des communications du Triomphe réveilla Miles en l’appelant par l’écran vidéo. Miles, en sous-vêtements, trottina jusqu’à la console et se hissa sur le siège.
— Oui ?
— Vous aviez demandé à être mis au courant des messages en provenance de la station de Vervain, amiral.
— Oui, merci. (Miles se frotta les yeux pour en chasser les grains ambrés du sommeil et regarda la pendule. Douze heures de temps de vol encore jusqu’à leur arrivée au but.) Des signes de taux d’activité anormaux à la station de Vervain ou à son couloir ?
— Pas encore, amiral.
— Très bien. Continuez à surveiller, à enregistrer et à suivre la trace de toute circulation dirigée vers l’extérieur. Quel est le décalage de transmission de nous vers eux à présent ?
— Trente-six minutes, amiral.
— Mm. Très bien. Passez-moi le message ici.
Avec un bâillement, il appuya les coudes sur la console d’Oser et observa la vidéo. Un officier vervani de haut rang apparut sur l’écran et exigea des explications concernant les mouvements de la flotte oserane/dendarii. Il s’exprimait d’une façon ressemblant assez à celle des Aslunders. Aucun signe de Cavilo. Miles tapa sur la touche de la spécialiste des transmissions.
— Répondez que leur important message a été rendu totalement inintelligible par des parasites atmosphériques et le fonctionnement défectueux de notre décodeur. Demandez avec insistance qu’il soit répété, avec amplification.
— Bien, amiral.
Dans les soixante-dix minutes qui suivirent, Miles se doucha à loisir, revêtit un uniforme à sa taille (bottes comprises) qui avait été apporté pendant qu’il dormait et avala un petit déjeuner équilibré. Il entra d’un pas tranquille dans la cabine NAV & COM juste à temps pour la deuxième transmission. Cette fois, le commandant Cavilo, bras croisés, se tenait derrière l’officier vervani. Le Vervani se répéta littéralement avec amplification : sa voix était plus forte et plus sèche. Cavilo ajouta :
— Expliquez-vous immédiatement, sinon nous vous considérerons comme une force hostile et réagirons en conséquence.
C’était le détail supplémentaire qu’il avait souhaité.
Miles se carra sur le siège de la console et ajusta aussi soigneusement que possible son uniforme dendarii. Il s’assura que l’insigne de son rang d’amiral était bien visible sur l’écran.
— Prêt à transmettre, indiqua-t-il avec un hochement de tête à la spécialiste des Coms.
Il prit l’air aussi impassible et grave qu’il put.
— Ici l’amiral Naismith, commandant en chef, flotte des Mercenaires libres Dendarii. Au commandant Cavilo, Rangers de Randall, confidentiel. Ma’ame, j’ai accompli ma mission exactement comme vous l’aviez ordonné. Je vous rappelle la récompense que vous m’aviez promise en cas de succès. Quelles sont vos instructions suivantes ? Naismith, terminé.
La spécialiste des Coms introduisit l’enregistrement dans le brouilleur laser.
— Amiral, dit-elle avec indécision, si ce message est réservé uniquement au commandant Cavilo, devrions-nous l’envoyer par le canal de Vervain ? Les Vervani auront à le décoder avant de le retransmettre. Il sera lu par une quantité de personnes avant elle.
— Exactement, lieutenant, répliqua Miles. Allez-y, transmettez.
— Oh !… Et quand ils répondront – s’ils répondent que voulez-vous que je fasse ?
Miles jeta un coup d’œil à son chrono.
— D’ici qu’ils répondent, notre trajectoire devrait nous avoir amenés derrière le halo d’interférence des soleils jumeaux. Nous serons impossibles à joindre pendant… trois bonnes heures au moins.
— Je peux amplifier la puissance et passer à travers…
— Non, non, lieutenant. L’interférence va être absolument terrible. En fait, si vous pouviez l’allonger jusqu’à quatre heures, ce serait encore mieux. Mais arrangez-vous pour que cela paraisse vrai. Jusqu’à ce que nous arrivions à portée pour avoir une conférence par faisceau direct en temps presque réel avec Cavilo, je voudrais que vous vous considériez comme un officier de non-transmissions.
— Compris, amiral ! dit-elle avec un large sourire.
— Allez-y. Rappelez-vous, je veux le maximum d’inefficacité, d’incompétence et d’erreurs. Sur les canaux vervani, s’entend. Vous avez travaillé avec des stagiaires, sûrement. Soyez créative.
Miles s’en alla trouver Tung.
Tung et lui étaient absorbés par les schémas de combat informatisés dans la salle de tactique du Triomphe, composant avec l’assistance de l’ordinateur des scénarios concernant les couloirs de navigation, quand le lieutenant des transmissions rappela.
— Changements à la station de Vervain, amiral. Tout le trafic commercial concernant l’exportation a été interrompu. Les vaisseaux qui arrivent se voient refuser l’autorisation d’entrer au port. Sur tous les canaux militaires, les messages codés ont triplé ou à peu près. Et quatre grands vaisseaux de guerre ont pris le départ.
— En direction du Moyeu ou de Vervain ?
— De Vervain, amiral.
Tung se pencha en avant.
— Introduisez les données dans l’ordinateur tactique à mesure que vous les confirmez, lieutenant.
— Bien, commandant.
— Merci, dit Miles. Continuez à nous tenir au courant. Et surveillez les messages civils en clair, aussi, tous ceux que vous capterez. Je veux contrôler les rumeurs quand elles commenceront à circuler.
— Bien, amiral. Terminé.
Tung pianota sur le clavier de l’ordinateur ce qu’on appelait en plaisantant la visualisation tactique « en temps réel », un schéma coloré, tandis que l’officier des transmissions shuntait les nouvelles données. Il étudia l’identité des quatre navires de guerre se dirigeant vers Vervain.
— C’est parti ! dit-il d’un air grave. Tu l’as bien cherché.
— Tu ne penses pas que c’est de notre fait ?
— Pas ces quatre vaisseaux. Ils n’auraient pas été déplacés de leur poste si l’on n’en avait pas eu terriblement besoin ailleurs. Mieux vaut que tu te magnes le train pour aller… c’est-à-dire que tu transfères ton drapeau sur l’Ariel, fiston.
Miles se frotta nerveusement les lèvres et contempla ce qu’il avait intérieurement surnommé sa « Petite Flotte » sur l’écran graphique de la salle de tactique de l’Ariel. Le schéma montrait maintenant l’Ariel lui-même plus les deux vaisseaux les plus rapides, à part le sien, de toute la flotte dendarii. Son propre groupe d’attaque personnel ; ardent, manœuvrier, apte à tout brusque changement de direction, requérant moins de place pour se retourner que toute autre combinaison possible. C’est entendu, leur puissance de feu ne valait pas grand-chose. Mais si les choses se passaient comme le projetait Miles, l’usage des armes ne serait, de toute façon, pas une option souhaitable.