Выбрать главу

— Bien à l’abri loin des zones de combat, commenta sèchement Grégor.

— Seulement si nous gagnons, de l’autre côté du couloir. Si nous perdons, les zones de combat viendront à toi.

— J’aimerais pouvoir être un soldat. Un humble lieutenant, avec juste une poignée de soldats.

— Il n’y a moralement aucune différence entre un et dix mille, je te le garantis. Quel que soit le nombre que tu perds au combat, tu as tout autant de remords.

— Je veux participer à l’assaut. C’est probablement la seule occasion dans ma vie où je courrai un risque réel.

— Comment, le risque que tu cours tous les jours d’être assassiné par des fous ne te suffit pas comme émotion ? Tu en veux davantage ?

— Je veux de l’actif. Pas du passif. Du vrai service.

— Si – selon ton jugement – le meilleur service, le plus vital que tu puisses rendre à tous ceux qui risquent ici leur vie est d’être un officier d’activé subalterne, il va sans dire que je t’aiderai de mon mieux, répliqua Miles d’un ton morne.

— Ouille ! murmura Grégor. Tu t’y connais pour retourner les phrases comme une lame de couteau, tu sais ? (Il resta un instant silencieux.) Des traités, hein ?

— Si vous voulez bien avoir cette bonté, sire.

— Oh, arrête ! dit Grégor avec un soupir. Je jouerai le rôle qui m’est assigné. Comme toujours.

— Merci. (Miles songea à offrir des excuses, des consolations, puis se ravisa.) Il y a une autre inconnue. Les Rangers de Randall. Qui sont maintenant, ou je me trompe fort, en plein désarroi. Leur commandant en second a disparu, leur commandant a déserté au début de la bagarre… Comment se fait-il que les Vervani aient autorisé sa sortie, à propos ?

— Elle leur a dit qu’elle partait conférer avec toi… en laissant entendre qu’elle t’avait en quelque sorte enrôlé dans sa troupe. Elle était censée diriger aussitôt après son courrier rapide du côté où cela bardait.

— Hum ! Elle nous a peut-être bien préparé le terrain sans le vouloir… Est-ce qu’elle nie toute connivence avec les gens de Cetaganda ?

— Je ne crois pas que les Vervani aient déjà compris que les Rangers ouvraient la porte aux Cetagandans. Au moment où nous avons quitté la station de Vervain, on attribuait encore à l’incompétence le fait que les Rangers n’aient pas réussi à défendre le sas de sortie du côté de Cetaganda.

— Probablement avec preuves considérables à l’appui. Je doute que la masse des Rangers aient été au courant de la trahison, sinon le secret n’en aurait pas été gardé si longtemps. Et quels qu’aient été les cadres de mèche avec les Cetas, ils n’ont pas été prévenus quand Cavilo a pris sa tangente impériale. Tu te rends compte, Grégor, de ce que tu as fait ? Tu as saboté d’une seule main l’invasion cetagandane.

— Oh, il m’a bien fallu les deux ! s’écria Grégor dans un souffle.

Miles décida de ne pas relever la remarque.

— En tout cas, si nous le pouvons, il nous faudra neutraliser les Rangers. Les prendre sous notre commandement ou au moins les écarter du dos de tout le monde.

— D’accord.

— Je propose une séquence alternée d’interrogatoire par le dur et par le brave type. Je serais content de jouer le rôle du méchant.

Cavilo fut amenée entre deux hommes manipulant des tracteurs manuels. Elle portait toujours son armure spatiale, désormais abîmée et balafrée. Son casque avait disparu. Les charges de son armure avaient été enlevées, les systèmes de déclenchement débranchés, les articulations bloquées, ce qui la transformait en sarcophage-prison de cent kilos. Les deux soldats dendarii la posèrent debout près de l’extrémité de la table de conférences et reculèrent fièrement. Une statue à la tête vivante, une espèce de métamorphose dans le style Pygmalion, interrompue et horriblement incomplète.

— Merci, messieurs, vous pouvez disposer, dit Miles. Commandant Bothari-Jesek, restez, je vous prie.

Cavilo fit tourner sa tête à la courte toison blonde dans un geste de résistance futile, à la limite de tout mouvement physique possible. Elle dévisagea Grégor d’un air furieux tandis que les soldats sortaient.

— Espèce de serpent ! s’exclama-t-elle d’une voix grondante. Espèce de salaud !

Grégor était assis les coudes sur la table, le menton dans les mains. Il redressa le nez pour répliquer d’un ton las :

— Commandant Cavilo, mes parents ont tous deux péri de mort violente à la suite d’une cabale politique quand je n’avais pas encore six ans. Un fait sur lequel vous auriez pu vous renseigner. Pensiez-vous avoir affaire à un amateur ?

— La situation vous dépassait depuis le début, Cavilo, dit Miles en marchant lentement autour d’elle comme s’il examinait sa capture. Vous auriez dû vous en tenir à votre premier contrat. Ou à votre deuxième plan. Ou à votre troisième. Vous auriez dû, en fait, vous en tenir à quelque chose. Votre égocentrisme ne vous a pas rendue forte, il vous a transformée en chiffon flottant au vent, que le premier venu pouvait saisir. En tout cas, Grégor estime qu’il faudrait vous offrir une chance de sauver votre misérable existence. Moi pas.

— Vous n’aurez pas le cran de me pousser par le sas.

La rage étrécissait ses yeux en deux fentes.

— Je n’en avais pas l’intention. En pensant à l’avenir… Quand tout ceci sera terminé, je pourrais vous livrer aux Cetagandans. Une clause qui ne nous coûtera rien et qui aidera à les mettre de bonne humeur. J’imagine qu’ils vont vous rechercher, n’est-ce pas ?

Il s’arrêta droit devant elle et sourit.

Les traits de Cavalo se crispèrent. Les tendons saillirent sur son cou svelte.

Grégor prit la parole.

— Mais si vous faites ce que nous demandons, je vous accorderai un sauf-conduit pour sortir du Moyeu de Hegen via Barrayar, quand ceci sera fini. Avec ce qui restera de survivants de vos hommes qui accepteront encore de vous suivre. Cela vous laissera deux mois d’avance sur la revanche que les Cetagandans voudront prendre de cette débâcle.

— En fait, lança Miles, si vous jouez votre rôle, vous pourriez même vous en sortir comme une héroïne. Quelle plaisanterie !

Le regard menaçant que Grégor lui adressa n’était pas entièrement de la comédie.

— Je vous aurai, dit Cavilo à Miles entre ses dents.

— C’est la meilleure transaction que vous puissiez obtenir : la vie. Récupérer ce qu’il y a à récupérer. Un nouveau départ, loin d’ici… très loin d’ici. Cela, Simon Illyan s’en occupera. Très loin, mais pas sans surveillance.

Les calculs commençaient à supplanter la fureur dans les yeux de Cavilo.

— Que voulez-vous que je fasse ?

— Pas grand-chose. Cédez ce qui vous reste d’autorité à un officier de notre choix. Probablement un agent de liaison vervani – les Vervani vous paient, somme toute. Vous présenterez votre remplaçant à votre chaîne de commandement et vous vous retirerez en lieu sûr dans le cachot du Triomphe pour la durée des hostilités.

— Quand elles seront terminées, on ne trouvera pas de Ranger survivant !

— Possible, concéda Miles. Vous allez les sacrifier tous. Notez, je vous prie, que je ne vous offre pas le choix entre ceci et une meilleure transaction. C’est ça ou les Cetagandans. Dont l’approbation en ce qui concerne la trahison est strictement limitée à ceux qui trahissent en leur faveur.

Cavilo eut l’air d’avoir envie de cracher, mais dit :

— Très bien, je cède. Marché conclu.

— Merci.

— Mais vous… vous apprendrez, petit homme ! Vous tenez le haut du pavé aujourd’hui, n’empêche que le temps vous abattra. Attendez seulement vingt ans sauf que je doute que vous viviez jusque-là. Le temps vous apprendra quel rien vous achètera votre loyauté. Un jour, on finira par vous broyer et vous recracher, et je regrette seulement de ne pas être là pour vous voir réduit en chair à pâté !