Miles rappela les soldats.
— Emmenez-la.
C’était presque une prière. Comme la porte se refermait, Miles se retourna ; Elena avait les yeux fixés sur lui.
— Miséricorde ! dit-il en frissonnant, cette femme me glace !
— Ah ? commenta Grégor, les coudes toujours plantés sur la table. Pourtant, assez singulièrement, vous sembliez bien vous entendre. Vous pensez de la même façon.
— Grégor ! protesta Miles. Elena ? demanda-t-il, quémandant une contradiction.
— Vous êtes tous les deux très tortueux, répliqua Elena d’une voix hésitante. Et, heu, petits. (Devant la mine ulcérée de Miles, elle expliqua :) C’est plus une question de gabarit que de contenu. Si tu étais fou de puissance au lieu… d’être…
— Une autre sorte de fou, oui, vas-y.
— … tu pourrais comploter comme cela. Tu avais l’air pour ainsi dire de t’amuser à la deviner.
— Je dois te dire merci ? (Il voûta le dos. Etait-ce vrai ? Cela pourrait-il être lui dans vingt ans ? Malade de cynisme et de rage rentrée, un moi dans une carapace que feraient vibrer seulement la domination, les jeux du pouvoir, la maîtrise, une armure avec une bête blessée à l’intérieur ?) Retournons au Triomphe, dit-il d’un ton bref. Nous avons tous du travail.
Miles arpentait avec impatience la cabine de l’amiral Oser à bord du Triomphe. Appuyé de la hanche sur le bord du bureau-console, Grégor le regardait jouer les lions en cage.
— … Naturellement, les Vervani auront des soupçons mais, avec les Cetagandans sur leurs talons, ils auront vraiment envie d’y croire. Et d’entamer des négociations. Tu devras les rendre aussi attrayantes que possible, conclure rapidement, sans, bien sûr, accorder plus que tu n’y es obligé…
Grégor dit sèchement :
— Peut-être aimerais-tu m’accompagner pour actionner mon holo-souffleur ?
Miles s’arrêta, s’éclaircit la voix.
— Pardon. Je sais que tu en connais beaucoup plus que moi sur les traités. Je… dis parfois un peu n’importe quoi quand je suis énervé.
Miles réussit à garder la bouche fermée, mais pas les pieds immobiles, jusqu’à ce que bêle la sonnette de la cabine.
— Les prisonniers, selon les ordres, amiral, dit la voix du sergent Chodak par l’intercom.
— Merci, entrez.
Miles se pencha au-dessus du bureau pour appuyer sur le bouton d’ouverture de la porte.
Chodak et une patrouille firent pénétrer dans la cabine le capitaine Ungari et le sergent Overholt. Les prisonniers étaient effectivement comme Miles l’avait ordonné : lavés, rasés, coiffés et munis d’uniformes gris dendarii repassés de frais avec les insignes de rang équivalents. Ils avaient manifestement aussi l’air furieux et peu appréciateurs du fait.
— Merci, sergent. Vous et votre patrouille pouvez disposer.
— Disposer ? Vous êtes sûr que vous ne voulez pas au moins que nous attendions dans le couloir, amiral ? Rappelez-vous la dernière fois.
— Ce ne sera pas nécessaire.
La mine furieuse d’Ungari démentait cette assertion insouciante. Chodak se retira d’un air indécis, gardant son neutraliseur braqué sur les deux prisonniers jusqu’à ce que la porte se referme.
Ungari respira à fond.
— Vorkosigan ! Espèce de petit mutin de mutant, je vais vous traîner en cour martiale, vous écorcher vif et vous faire empailler pour l’exemple…
Ils n’avaient pas encore remarqué le silencieux Grégor, toujours accoté à la console et vêtu aussi du gris dendarii prêté, bien que sans insigne puisqu’il n’y avait pas d’équivalent dendarii pour le rang d’empereur.
— Heu, mon capitaine…
Miles dirigea le regard du capitaine au visage furibond vers Grégor.
— Ces sentiments sont si largement partagés, capitaine Ungari, que vous serez peut-être obligé, je le crains, de vous mettre en queue de file et d’attendre votre tour, remarqua Grégor avec un léger sourire.
L’air qui restait à l’intérieur d’Ungari sortit sans émettre de son. Il se mit au garde-à-vous ; à son crédit, l’impression dominante des émotions qui se mêlaient en tumulte sur son visage était un profond soulagement.
— Sire.
— Mes excuses, capitaine, pour la façon cavalière dont je vous ai traités, vous et le sergent Overholt, dit Miles, mais j’ai estimé mon plan pour sauver Grégor trop délicat pour, pour… (vos nerfs, songea-t-il)… j’ai jugé préférable de prendre mes responsabilités personnelles. Mieux valait pour votre moral ne pas y assister, franchement. (Et mieux valait pour le mien qu’on ne me tire pas par le coude, ajouta-t-il in petto.)
— Les enseignes n’ont pas de responsabilité personnelle pour des opérations de cette importance, ce sont leurs chefs qui l’ont, riposta Ungari d’une voix grondante. Comme Simon Illyan aurait été le premier à me le faire remarquer si votre plan… si délicat fût-il, avait échoué…
— Eh bien, alors, félicitations, mon capitaine ! Vous venez de sauver l’empereur, riposta Miles. Qui, en tant que votre commandant en chef, a quelques ordres à vous donner, si vous voulez bien lui permettre de placer un mot.
Ungari serra les dents. Avec un effort visible, il écarta Miles de son esprit et se concentra sur Grégor.
— Sire ?
Grégor prit la parole.
— En tant que seuls membres de la Séclmp dans un rayon de deux millions de kilomètres – excepté l’enseigne Vorkosigan, qui a d’autres tâches –, je vous attache, vous et le sergent Overholt, à ma personne jusqu’à ce que nous ayons contacté nos renforts. Il se pourrait aussi que je vous demande de me servir de courrier. Avant que nous quittions le Triomphe, ayez l’obligeance de communiquer tous les renseignements en votre possession pouvant être intéressants aux services opérationnels dendarii ; les Dendarii sont maintenant mes…
— Très obéissants serviteurs, suggéra Miles à mi-voix.
— … forces impériales, conclut Grégor. Considérez cet uniforme gris (Ungari regarda le sien avec dégoût) comme une tenue réglementaire et accordez-lui le respect qui convient. Vous récupérerez sans doute votre uniforme vert quand j’aurai le mien.
Miles intervint :
— Je vais détacher le croiseur léger dendarii Ariel et le plus rapide de nos deux courriers pour les mettre au service personnel de Grégor lorsque vous vous embarquerez pour la Station de Vervain. Si vous devez partir en mission de courrier, je suggère que vous preniez le vaisseau le plus petit et laissiez l’Ariel à Grégor. Son capitaine, Bel Thorne, est le commandant dendarii en qui j’ai le plus confiance.
— Tu penses toujours à me ménager une voie de retraite, hein, Miles ? dit Grégor en haussant un sourcil.
Miles s’inclina légèrement.
— Si les choses tournaient vraiment mal, il faut que quelqu’un vive pour nous venger. Sans oublier qu’il faut aussi s’assurer que les survivants dendarii soient payés. Nous le leur devons, à mon avis.
— Oui, acquiesça Grégor à mi-voix.
— J’ai aussi mon rapport personnel sur des événements récents que je vous demanderais de transmettre à Simon Illyan, reprit Miles, au cas où je… au cas où vous le verriez avant moi.
Miles tendit une disquette à Ungari.
Ce dernier semblait saisi de vertige devant cette réorganisation rapide de ses priorités.