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Le travail rapporte quelques avantages accessoires : rabe de drogue et de rations nutritives, robots serveurs personnels, tabac de marché noir… je pense en avoir fait le tour. Ah ! oui, aussi : en tant que travailleuse, j’ai le droit de tuer quiconque entrave mon chemin lorsque je travaille sur une mission pour la Porte. Le G.O. protège les droits civiques des drones uniquement eu égard à leurs semblables. Je peux en revanche les liquider en toute impunité, me transformer si ça me chante en forcenée et en laisser des milliers sur le tapis sans que le G.O. lève le doigt contre moi.

En général, je m’abstiens. Quoique parfois, certains matins, par les ruelles…

Si je tue un autre travailleur, j’ai intérêt à avoir une sacrée bonne raison. Mais je peux le faire si je m’estime capable de m’en expliquer.

C’est peut-être là la plus grosse différence entre mon univers et les milliers d’années de civilisation humaine qui l’ont précédé. Nous n’avons pas de gouvernement à proprement parler. Le G.O. s’occupe des affaires courantes. Nous sommes l’Anarchie de la Fin des Temps. Drôle de constat dans la bouche de quelqu’un qui se trimbale avec le titre de Chef des Opérations pour les Missions d’Escamotage, peut-être. Mais j’ai simplement pris la place quand elle s’est trouvée vacante. S’il y en a qui la veulent, je la leur cède bien volontiers.

Un de ces jours, plus personne n’en voudra et on pourra alors refermer la Porte.

Un nouvel escamotage était prévu pour l’après-midi même. Il était sur l’agenda depuis trois jours. Durant ce délai, les gnomes des Opérations avaient mis au point les détails, choisi les équipes, défini la stratégie. En général, on n’a pas des masses de temps ; j’ai déjà participé à des escamotages lancés en vingt minutes, tout compris.

Mais pour celui-ci, c’est moi qui dirigeais personnellement les opérations. Là non plus, je n’avais pas choisi : c’était le G.O. qui m’avait sélectionnée en se fondant sur le fait que j’étais physiquement la plus proche d’une hôtesse qui allait être la seule dans sa chambre d’hôtel depuis la nuit précédant le vol funeste jusqu’à peu avant son embarquement. Ce qui peut être un moyen pratique de commencer une opération. On appelle ça le coup du joker – et c’était moi qui jouerais le joker.

Le nom de cette hôtesse (« agent de bord » en fait, puisque l’escamotage ne devait pas se dérouler en 1955 cette fois-ci, mais durant la décennie libérée des années 80) était Mary Sondergard. Elle travaillait pour la PanAm.

Cela signifiait que j’allais passer une nuit à New York, toute seule. Ça ne me gênait pas. Ce n’est pas un mauvais coin. Si vous n’arrivez pas à vous débrouiller à New York, vous ne vous débrouillerez nulle part.

Une équipe importante avait été réunie pour l’escamotage. Ce devait être une collision en plein vol. Deux gros appareils à réaction devaient se percuter en vol et notre boulot comme d’habitude était de sortir les passagers avant l’écrasement au sol.

Je rassemblai tout le monde dans la salle de préparation pour examiner les déguisements ; tous les membres de l’équipe étaient grimés pour ressembler au personnel commercial de bord de chacun des appareils, d’où leur séparation en deux groupes selon l’uniforme des compagnies. Il y avait Lilly Rangoon et sa sœur Adelaïde, Mandy Djakarta, Ralph Boston, Charity LeCap, William Paris-Frankfurt, et Cristabel Parkersburg plus quelques autres que je ne connaissais pas bien. Ça m’avait tout l’air d’une bonne équipe.

Et ça faisait du bien de ne pas être pressé. Après que je leur eus donné mes instructions, Cristabel me fit remarquer que mon exposé était quelque peu embrouillé et bourré de termes qui étaient déjà antiques dans l’Amérique de 1980. Ce sont des choses qui arrivent. Entre nous, nous parlons un sabir polyglotte empruntant à des sources aussi diverses que le chinois du XIIe siècle ou le gab du XLe. Avant une opération, on essaie de se limiter au langage de l’objectif, mais il arrive qu’on s’emmêle les pinceaux. J’ai dans la tête les fragments d’un millier de langues. Ça donne parfois un baragouin épouvantable.

Je …franchis la Porte et vis aussitôt qu’il y avait eu erreur.

On avait essayé de choper Mad. Sondergard dans la salle de bains – de préférence dans sa baignoire. On n’est jamais plus désarmé que lorsque surpris nu et allongé dans l’eau jusqu’au cou. Bon, d’accord, elle était là, mais au lieu de déboucher dans la salle de bains, je m’étais matérialisée lui tournant le dos, sortant de la pièce.

Je suis certaine que le G.O. pourrait me donner une longue explication technique de l’incident ; m’est avis qu’il avait dû se gourer de signe quelque part, le triste fils d’abaque.

Mais c’était un joli problème. Je ne pouvais pas me retourner pour rejoindre Sondergard même si je pouvais la voir, là, dans la baignoire, vu que j’aurais alors purement et simplement retraversé la Porte et réintégré l’avenir. La Porte, toutefois, n’a qu’un côté (l’un de ses traits les moins bizarres). D’où elle était assise, la Sondergard ne pouvait donc pas la voir, bien qu’elle regardât exactement au travers. Ce qui était logique puisque, de son point de vue, la Porte n’était pas là. Qu’elle la franchisse et elle pénétrerait simplement dans la chambre.

Donc, j’interceptai son regard, agitai le bout des doigts, lui souris et fis un pas de côté. Elle ne pouvait plus me voir. J’attendis.

Au bruit, elle venait de sortir, avec force éclaboussures. Elle avait vu quelque chose… ou du moins, cru voir quelque chose…

« Qu’est-ce que… ? » La trouille lui donnait une voix désagréable. « Enfin, merde, qui est-ce qui… y a quelqu’un ? … eh ! » Mentalement, je prenais des notes. C’est l’intonation de la voix qui est le truc le plus dur à attraper et j’allais devoir l’imiter un bout de temps. Si encore elle ne piaillait pas.

J’estimai que, trouille ou pas trouille, il faudrait bien qu’elle sorte voir ce qui se passait. Je ne m’étais pas trompée. Elle se rua hors de la salle de bains, franchissant la Porte exactement comme si elle n’avait pas existé – ce qui était le cas, de son côté. Elle était enveloppée dans une serviette.

« Dieu du ciel, qu’est-ce que vous fichez dans ma…» Les mots vous manquent en de pareilles occasions. Elle savait qu’elle aurait dû dire quelque chose, mais ça aurait paru idiot. Du genre : Pardon, mais on ne se serait pas déjà vus dans un miroir ?

J’arborai mon plus beau sourire PanAm et tendis la main.

« Excusez mon intrusion. Je peux tout vous expliquer. Voyez-vous, je suis…» Je la frappai à la tempe et elle tituba avant de s’affaler lourdement. Sa serviette glissa à terre.

«… en train de faire mes classes. » Comme elle essayait de se relever, je la cueillis du genou à la pointe du menton.

Je m’accroupis pour lui tâter le pouls et me frottai les phalanges sur la moquette. Les crânes sont d’une solidité surprenante. Il y a de quoi se faire mal. Elle s’en tirerait sans bobo mais je lui avais ébranlé quelques incisives avec mon coup de genou.

J’étais censée la balancer par la Porte, mais je dus marquer un temps d’arrêt. Seigneur, avoir cette mine-là sans le recours d’une seconde peau, sans prothèse. Elle me fendait presque le cœur.

Je la saisis sur les genoux et la traînai jusqu’à la Porte. Un vrai sac de nouilles molles. Quelqu’un passa la main, attrapa son pied mouillé, et tira. Salut mon chou ! Qu’est-ce que tu dirais de faire un long voyage ?

Sur quoi, il ne me restait plus grand-chose à faire. Je restai un moment assise au bord de son lit, le temps de décompresser, puis d’une secousse du pied, quittai mes chaussures. Je pris son sac sur la table de nuit et fouillai dedans. Il y avait un paquet ouvert de Virginia fines et un autre encore emballé dans la cellophane. J’en allumai quatre, tirai une longue bouffée et m’allongeai.