D’accord, j’aurais pu l’estourbir.
Mieux valait toutefois pour lui que je ne l’aie pas fait. Si je l’avais ramené vivant, je lui aurais fait frire les couilles pour mon petit déjeuner.
À quoi bon décrire la pagaille qui s’ensuivit ? J’aurais de toute façon du mal à le faire même si ça valait le coup ; durant tout ce temps, je restai assise par terre, les yeux fixés sur le sang.
L’équipe dut assommer pratiquement tout le monde. Le seul point positif était la quantité dont nous étions arrivés à nous débarrasser durant la phase d’écrémage. Les autres, il faudrait les ramener sur notre dos.
Quand Lilly s’agenouilla enfin près de moi, elle me croyait plus gravement blessée que je ne l’étais réellement. Elle se comportait comme si j’allais me briser au moindre contact.
« C’est surtout du sang de Ralph », lui dis-je en espérant que c’était vrai. « Je suppose que c’est une veine que j’ai intercepté la balle. Elle aurait pu perforer le fuselage.
— C’est une façon d’envisager les choses, j’imagine. Nous avons dû enlever l’équipage, Louise. Ils avaient entendu le ramdam.
— Ça ira. On a encore du boulot. Faisons-les passer. »
Je commençai à me lever. « À trois : à la une, à la deux…»
Pas pour ce coup-ci.
« On ne peut pas encore les transférer », dit Lilly. Je n’avais pas fait attention à sa mine inquiète lorsque j’avais essayé de me lever. Eh bien, j’allais lui montrer. Elle poursuivit : « On les entasse dans les toilettes. Mais la Porte est sur le 747 en ce moment.
— Où est Ralph ?
— Mort.
— Faut pas le laisser ici. Faut le ramener.
— Bien sûr. De toute façon, on aurait bien dû ; ce n’est quasiment que des prothèses. »
Je parvins à me remettre sur pied et ça alla déjà mieux. Pas besoin que ça tourne au désastre, je n’arrêtais pas de me dire. Un mort, une blessée ; on tenait encore le coup. Mais je commençais à sentir les inconvénients qu’il y a à escamoter deux avions simultanément. J’aime bien que la Porte soit là, prête à l’emploi, durant toute l’opération.
Impossible ici. La principale limitation de la Porte est la loi temporelle stipulant qu’elle ne peut apparaître qu’une seule fois à un moment donné. Une seule et unique fois.
Si nous renvoyons la Porte, mettons, le 7 décembre 1941, de 6 à 9 heures du matin sur l’île d’Oahu, nous pourrons récupérer la majeure partie de l’équipage du cuirassé Arizona, mais, dans ce cas, ces trois heures nous seront à jamais interdites. Que quelque chose d’intéressant survienne durant ces mêmes trois heures en Chine, à Amsterdam, voire sur la planète Mars, eh bien, c’est tant pis. On ne pourra même pas observer les événements de ces trois heures sur les scanneurs temporels.
De cela découle un autre paradoxe : le flot du temps est parsemé de zones vides. La plupart étaient le résultat d’escamotages que nous avions opérés ou de voyages dans le temps effectués par nos prédécesseurs. Mais certains sont le résultat de voyages non encore entrepris. En d’autres termes, dans quelques jours ou quelques années quelqu’un déciderait que ça valait le coup de se rendre à cette époque, mais il était impossible de savoir pourquoi quelqu’un allait décider de s’y rendre.
Si vous croyez que pour moi tout ça se tient, vous me faites par trop d’honneur. Je prends simplement les règles comme on me les donne et je fais de mon mieux avec.
Impossible de me servir de mon bras droit. Je ne peux pas dire qu’à ce moment il me faisait beaucoup souffrir : il n’était simplement pas là. Je l’ignorai donc et traînai les blaireaux en leur agrippant les cheveux avec les doigts de ma main gauche – méthode connue dans le métier sous le nom de syndrome de la migraine à la Cro-magnon.
Enfin, la Porte apparut et on les expédia quasiment par pelletées. Ça mit trois minutes, recta. Sitôt l’opération terminée, la Porte s’évanouit de nouveau. Elle réapparut presque instantanément et les légumes commencèrent à se déverser.
Pas plus de cinq pour cent d’entre eux avaient un visage. Le vol 35 devait s’écrabouiller avec une telle violence qu’il eût été bien inutile d’aller y gâcher le meilleur de notre production. Une grande partie d’entre eux arriva par sacs, des piles de fragments de corps carbonisés qu’on s’employait à éparpiller à travers la carlingue.
Je suppose que je me suis évanouie. Tout ce que je sais avec certitude, c’est que quelqu’un me poussa à travers la Porte et que, pour une fois, je n’en avais pas gardé le moindre souvenir. J’étais assise par terre et les secouristes s’apprêtaient à me déposer sur une civière, mais je les écartai de la main. Quelque chose me turlupinait. Je vis Lilly franchir la Porte.
Je lui gueulai : « Qui a pris le paralyseur de Ralph ? »
Lilly me regarda bizarrement puis fit demi-tour. Mais elle n’alla nulle part car le reste de l’équipe qui déboulait juste à cet instant derrière elle l’envoya s’étaler non loin de moi.
« Je pensais que c’était toi qui l’avais.
— Je ne l’ai pas pris.
— Pris quoi ?
— Ralph. Quelqu’un a parlé de Ralph ? Il est mort.
— Où est son paralyseur ? »
J’étais déjà debout et me ruais vers la Porte. J’ignorais combien de temps il restait de l’autre côté avant la collision, mais peu importait. Même s’il se comptait en secondes, il fallait que j’y retourne.
Un klaxon d’alerte retentit. Je levai les yeux, crus voir Lawrence agiter frénétiquement les bras derrière la vitre du poste de contrôle au-dessus de nous. Je me retournai pour hurler quelque chose, mais Lilly était déjà passée.
Ou du moins, à moitié passée.
Et là, un truc bizarre lui arriva. Penchée en avant, elle avait dépassé la Porte de la tête et des épaules – presque jusqu’à la taille.
Et la Porte se referma.
On avait bien discuté de ce qui pourrait arriver dans un tel cas, mais on n’en savait rien car personne n’avait essayé. La théorie n’était pas très explicite. Il semblait toutefois certain qu’un corps à moitié passé dans la Porte ne serait pas simplement coupé en deux. Le processus était beaucoup plus compliqué que ça. Quand on franchit la Porte, on n’est jamais réellement séparé en deux. L’intégrité corporelle est maintenue, via une dimension située au-delà de notre perception.
Lilly ne fut pas coupée en deux. Elle s’évanouit simplement. En même temps, tout l’édifice fut ébranlé comme par une explosion. Des alarmes commencèrent à retentir.
On me ramassa pour me déposer sur une civière. Je vis que régnait une activité frénétique dans le poste de contrôle ; puis je m’évanouis.
Je fus mise au courant pendant que les toubibs me réparaient l’épaule.
L’explosion que j’avais entendue était due au corps de Lilly qui avait surchargé le système d’alimentation qui fournissait à la Porte la terrifiante quantité d’énergie nécessaire à son fonctionnement. Elle allait rester hors service deux jours, le temps de la réparer.
Qu’était-il advenu de Lilly ?
J’aime mieux ne pas même y penser. Quand nous franchissons la Porte, nous pénétrons dans une région qui par bien des aspects est au-delà de la perception de nos sens humains, quoique d’un autre côté, elle engendre sur notre esprit des répercussions imprévisibles. Certains émergent d’un passage à travers la Porte à l’état de bêtes hurlantes, et ne s’en remettent jamais. C’est ainsi que nous perdons cinq pour cent des blaireaux et une proportion non négligeable de nos bleus.
Quelle que soit cette région, Lilly s’y trouvait à présent et elle n’en ressortirait jamais.