— Je ne sais pas (c’était Rockwell). Mieux vaut faire ce qu’il dit. Rappelle-le.
— Oakland, pour United trois-cinq en train de virer…»
Mais il fut de nouveau coupé par Janz : « United trois-cinq, apercevez-vous quelque chose par votre fenêtre de droite ? »
Il y eut une pause. Je voyais par l’imagination Davis se pencher vers le pare-brise. Il allait devoir littéralement coller le nez à la vitre car avec son appareil déjà engagé dans le virage à gauche, le côté droit serait fortement relevé.
« Négatif, Oakland, dit Davis. Nous sommes pour l’instant dans une couche nuageuse. Désirez-vous que…
— Bon Dieu ! Là devant…»
C’était Rockwell de nouveau et c’est tout, ce qu’il eut le temps de dire.
On perçut le raclement du métal, indistinct et lointain, et aussitôt des alarmes retentirent. C’est tout ce qu’on put entendre durant peut-être cinq secondes. Puis Rockwell revint en ligne :
« Euh… Oakland, ici… eh-oh… tiens ça, tiens-le ! »
À l’arrière-plan, on entendait Abayta, l’ingénieur, crier quelque chose. On pourrait décrypter ses paroles au labo ; on écouterait et réécouterait la bande jusqu’à retrouver un script à peu près complet. Pour l’heure, nous écoutions tous les derniers mots de Vern Rockwell, énoncés d’une voix calme, presque ennuyée :
« Oakland pour United trois-cinq… euh, nous sommes entrés en collision avec quelque chose et le… euh, l’appareil ne répond plus… euh, aux commandes. Plus de gouvernail. Ah… pas de réponse du palonnier. Nous avons perdu la majeure partie de l’aile gauche et l’appareil est en feu, je répète, l’appareil est en feu.
— On est sortis des nuages, intervint Davis. Allez, allez. Redresse-toi. Remonte, remonte, remonte. »
Rockwell à nouveau : « Appareil parti en tonneau serré sur la gauche. »
Abayta : « Quinze cents pieds. »
Rockwell : « J’appuie… sur l’aileron droit… le manche vibre. »
Davis : « Lève le nez. On pique, Vern. »
Rockwell : « M’en a tout l’air. »
Abayta : « Plus de pression hydraulique. Circuit hydraulique de secours… »
Rockwell : « J’essaie… je suis en train d’essayer. Ça marche pas, okay… euh, on va essayer… et merde. »
Je n’ai encore jamais entendu pleurer un pilote en train de piquer. Certains sont plus excités que ne l’était Rockwell mais il n’y avait jamais rien qui ressemblait à de la panique. Ce sont là des hommes qui ont appris qu’il y a toujours quelque chose à faire, une chose qui en cas d’oubli risque de vous laisser l’air plutôt con. Alors ils essaient, ils essaient et ils continuent d’essayer jusqu’à ce que le sol ne soit plus qu’à trois centimètres du pare-brise et même alors je crois bien qu’ils ont tendance à se sentir idiots : ils se rendent enfin compte qu’ils n’ont plus le temps de faire quoi que ce soit. Ils ont raté. Ils se sont plantés. Ils sont dégoûtés de n’avoir pas su résoudre le problème dans les temps et ils disent : eh merde !
Bien sûr qu’ils ont peur. Tout du moins, ceux qui s’en sont sortis et avec qui j’ai parlé disent qu’ils ont ressenti quelque chose qui ressemblait bougrement à de la peur… Mais le boulot d’un pilote est de maintenir le bahut en l’air, et son boulot, il y est encore quand il s’écrase.
Vous pouvez définir comme vous voulez l’héroïsme, mais pour moi, c’est ça : que ce soit un pilote se battant contre son avion sur ces derniers mille mètres ou des standardistes, des médecins et des infirmières restant à leur poste alors que les bombes pleuvent sur Londres ou même l’orchestre du Titanic continuant de jouer pendant que le navire sombre…
C’est remplir jusqu’au bout ses responsabilités.
La salle resta un moment silencieuse.
Personne ne savait trop quoi dire. Rockwell n’avait prononcé aucune parole immortelle, aucune petite phrase héroïque et digne d’être citée, mais personne n’avait envie de gâcher ce moment.
Ça, c’était mon boulot.
« Écoutons l’autre bande », dis-je et tout le monde se mit à murmurer à la fois. Je jetai un œil sur ma gauche où une sténographe de United était assise, un calepin sur les genoux. Elle était pâle et elle avait les yeux brillants. Je lui adressai un sourire qui voulait dire : ça va, je comprends, mais à en juger par son regard, elle crut sans doute que je la reluquais. Triste à dire, mais mon visage fait toujours cet effet-là : j’ai souvent, m’a-t-on dit, l’air un peu méchant – ou excité.
« Ils travaillent encore sur l’autre », dit Eli. Il considéra d’un regard entendu Janz flanqué par ses protecteurs. Je soupirai et m’avançai vers lui.
Je pris une chaise et m’assis à califourchon face à lui. On me présenta son avocat, mais j’ai bien peur d’avoir oublié son nom.
Impossible de mener une enquête sans avocats. Ils ne tarderaient pas à être aussi nombreux que des vers sur une charogne d’une semaine.
« J’avais le 35 et le 880 exactement là où je les voulais », répéta Janz d’une voix lasse. Il fixait obstinément ses mains, serrées sur les genoux. À le voir, on ne pouvait s’empêcher de penser que ce type allait s’effondrer d’une minute à l’autre. Ses paupières retombaient tout le temps puis il les rouvrait brusquement et se remettait à étudier ses mains. Il avait deux façons de parler : trop vite, et trop lentement. Tantôt on avait droit à une salve de paroles, tantôt il se remettait à marmotter des choses indistinctes, planté là à regarder dans le vague.
J’essayai de l’encourager : « Et où était-ce au juste, Don ?
— Hein ?
— Dans quel ordre ? Ils entamaient tous les deux une approche sur Oakland, d’accord ? Lequel comptiez-vous prendre en main le premier ?
— Euh…» Son regard devint vacant.
J’aurais dû m’en douter. L’avocat se racla de nouveau la gorge. Nous avions déjà eu droit à un cours comme quoi cet entretien se déroulait contre son avis, et à plusieurs reprises, il était même intervenu pour m’accuser de maltraiter son client. Le maltraiter ! C’était un pauvre connard en costume trois-pièces et, bon Dieu, je ne risquais pas de brusquer ce gamin. Ma plus grande peur était au contraire qu’il se mette à chialer.
« D’accord, maître », dis-je en levant les mains. « Plus de questions, okay ? Je me contente d’écouter. » C’était probablement la meilleure tactique, de toute manière : les questions semblaient tout bonnement embrouiller Janz.
« Vous disiez, Don ? »
Il lui fallut plusieurs minutes pour se rappeler où nous en étions.
« Ah oui… Lequel était devant. Je… je… ne me souviens pas.
— C’est sans importance. Continuez.
— Hein ? Oh ! d’accord ! »
Il ne montrait aucune propension à s’exécuter puis brusquement il se remit à parler à toute vitesse.
« Je crois qu’il y avait quinze vols commerciaux sur mon écran. Je ne sais plus combien d’appareils privés, plus quelques militaires… c’était une nuit chargée mais on se débrouillait bien, je maîtrisais la situation. Je les ai d’abord contactés. Je voyais bien qu’ils allaient se rapprocher, mais j’avais largement le temps de régler ça.
« Ce n’était en aucun cas une trajectoire de collision. Même si on ne s’était plus contactés, ils auraient dû se manquer de… oh ! quatre ou cinq milles !
« Donc, j’indiquai au 35 d’opérer un…oui, c’était d’appuyer à droite, juste un poil. Je me sentais à l’aise sur ce point vu que je venais de créer un plus gros trou encore derrière le 35, pour quelqu’un d’autre… ah ! c’était un PSA je ne sais combien, en provenance de… euh, Bakersfield. Onze-zéro-un, c’est ça. »