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Il eut un faible sourire, au souvenir de la précision de sa manœuvre. Puis son visage se décomposa.

« C’est à ce moment précis que l’ordinateur a lâché.

« Le boulot sérieux a commencé. Je crois alors que j’ai plus ou moins relégué le 35 et le 880 à l’arrière-plan de mes préoccupations : je venais de m’occuper d’eux et je savais que tout se passait bien de leur côté. J’avais une autre situation sur les… Il y avait un autre… euh, plusieurs autres appareils qui exigeaient une surveillance. » Janz regarda Carpenter : « Combien de temps l’ordinateur est-il resté en rideau ?

— Neuf minutes, dit Carpenter d’une voix posée.

— Neuf minutes. » Janz haussa les épaules. « On n’a plus tout à fait la notion du temps. Je les avais tous étiquetés…» Il leva les yeux vers moi, perplexe. « Vous savez comment on procède quand l’ordinateur lâche ? Vous savez qu’on doit…»

Je l’interrompis. « Je sais. Vous repassez au repérage manuel.

— C’est ça, manuel. » Il rit, sans humour. « Ils m’avaient pas dit que ça serait aussi dur. Je veux dire, j’avais pratiquement repris le contrôle de la situation… et voilà que je m’aperçois que l’ordinateur est revenu en ligne. Un ou deux vols étaient même déjà identifiés, mais il n’y avait pas encore beaucoup de données altimétriques. C’est des fois comme ça à la suite d’une coupure. Certaines données sont perdues et d’autres…

— Je sais. » Je le voyais d’ici, essayant de passer d’un système à l’autre, avec des données inadéquates.

« Bon. L’ordinateur était encore lent. Il ne travaillait pas encore en temps réel.

— Il y est rarement », nota Carpenter avec une grimace à mon adresse.

L’avocat semblait perplexe et je le crus sur le point d’élever une objection. Il était manifestement largué et ne savait pas s’il devait laisser son client parler de choses sur lesquelles il était incapable de lui apporter ses lumières. Carpenter le remarqua lui aussi, hocha la tête et crut bon d’expliquer : « Ne vous inquiétez pas. Don dit là simplement que l’ordinateur avait du retard. Un décalage qu’on estime à quinze secondes, ce qui est dans la moyenne pour une nuit chargée. » L’avocat semblait toujours aussi perplexe, ce qui exaspéra Carpenter.

« Ça signifie que l’image contemplée par Don sur son écran était vieille de quinze secondes. Et c’était tout ce qu’il avait à sa disposition. Des fois, l’ordinateur prend jusqu’à une minute et demie de retard. Il n’est pas question de reprocher à Don le fait que l’ordinateur soit une antiquité. »

Au regard de Carpenter, je pouvais voir qu’il savait fort bien à qui le reprocher, mais qu’il n’en dirait rien pour l’heure. L’avocat parut satisfait.

Janz ne semblait pas avoir remarqué cet échange. Il était de nouveau au centre de contrôle, confronté à une nouvelle situation.

« Tout de suite, j’ai pu voir que le 35 et le 880 posaient un problème. Ils n’étaient pas encore assez proches pour déclencher l’alarme, mais ils s’y acheminaient. Ou du moins, compte tenu du temps de réponse de l’ordinateur, je ne les estimais pas encore en situation critique. Mais ils n’étaient pas là où ils auraient dû se trouver.

« Ils étaient inversés l’un par rapport à l’autre. Merde, je ne sais pas comment ces cons-là avaient pu se croiser comme ça. Il me semblait qu’ils n’en auraient jamais eu le temps, si faux qu’aient pu être mes chiffres. Mais le 35 qui aurait dû se trouver au nord du 880 se trouvait à présent de l’autre côté. Et ils dérivaient l’un vers l’autre. »

Il se prit de nouveau la tête dans les mains et la hocha lentement.

« Il ne restait plus des masses de temps pour prendre une décision. J’estimais qu’ils avaient dans les trois minutes. Mais cette foutue alarme de collision ne se déclenchait pas et là non plus, je n’y comprenais rien. Je me suis dépêché de les dérouter, comptant bien résoudre ça plus tard, au moment du rapport.

« Et c’est alors qu’ils ont de nouveau inversé leurs positions. »

Je levai les yeux puis regardai Carpenter. Il acquiesça, lugubre.

« Vous voulez dire, Don, que l’ordinateur avait effectivement interverti les deux appareils ? »

Il opinait.

« Le temps de quelques tours de radar. Je ne sais pas… des ennuis de répondeur de bord, une confusion de signaux simultanés… peu importe. Ce qui s’est passé, c’est que pendant une minute, l’ordinateur m’a dit que le PanAm était l’United et l’United le PanAm. »

Pour la première fois, il leva les yeux vers moi et dans son regard, il y avait un vide terrible.

« Et… si vous voulez, ce que je devais faire… d’après les données de l’ordinateur…» Il hoquetait, mais poursuivit. « Si vous voulez, j’essayais de les détourner l’un de l’autre. Mais comme ils étaient intervertis sur l’écran, ce que je leur ai dit en fin de compte, c’est de se jeter droit l’un sur l’autre. »

Il y eut un bref silence dans la salle. Une partie de mon équipe avait l’air sceptique – merde, je l’étais peut-être bien moi aussi, en un sens. Mais à le voir comme ça, c’était dur de croire qu’il mentait. Il poursuivait, toujours calme.

« Et puis, vous voyez, à peine l’ordinateur avait-il rectifié le tir que l’alarme retentit ; alors, j’ai regardé l’écran et il était impossible de distinguer les deux spots. Ils n’en faisaient plus qu’un.

« Et ce spot a disparu de mon écran. »

6. Le Temps incertain

Témoignage de Louise Baltimore.

Sherman me prit en main sitôt que je fus, retournée à la maison. Il ne posa aucune question et il ne dit rien. Une machine très calme, ce Sherman. Je suppose que c’est le résultat de sa quasi-identification avec moi, de son aptitude quasi parfaite à déchiffrer mes états d’âme et à savoir quasiment à la perfection ce qu’il convient de faire pour y remédier. Nous aurions même tendance à appeler ça de l’empathie si nous n’étions pas une aussi fieffée cynique salope.

Et bien sûr, ça aussi, il le lisait.

« Je te parle quand tu as besoin qu’on te parle, Louise. Et pour toi, le cynisme est probablement une armure nécessaire. »

Je me dis que peut-être j’avais besoin de parler à présent. Cela, alors que je trempais depuis une heure dans un bain brûlant pendant que Sherman frottait et frottait le sang disparu depuis longtemps, mais qu’il fallait encore nettoyer. Nettoyer complètement la foutue tache.

« Peut-être que tu as effectivement besoin de parler.

— Ah, ah ! Mais c’est que tu lis effectivement les esprits, espèce d’androïde vicelard.

— Je déchiffre les corps. Ils sont bien plus lisibles. Mais je connais tes processus de pensée, ton éducation. Tu viens à l’instant même de penser à Macbeth.

— Lady Macbeth. Dis-moi pourquoi.

— Tu le sais, mais tu aimerais mieux m’entendre te le dire.

— Et je ne vais pas te laisser. Continue de frotter pendant que je parle ; peut-être que t’arrivera à effacer ma culpabilité.

— Tu te laisses aller à tes faiblesses. Mais si ça te dit de continuer à t’y vautrer, qui suis-je pour y objecter ? Un simple androïde vicelard.

— M’y vautrer ? Gaffe à ce que tu dis.

— Je parlais de l’eau du bain. »

Je savais fort bien de quoi il voulait parler, mais j’avais quand même besoin de m’exprimer.