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« C’était le paralyseur de Ralph. Il est mort, bien sûr, alors on ne peut plus le lui reprocher. À qui, alors ? Lilly commandait en second ; inutile, elle, d’essayer de la retrouver pour un procès bidon et une exécution. Reste moi. J’assurais le commandement ; j’aurais dû ramener le paralyseur avec moi. Paumer deux armes en une seule journée ! »

Sherman continuait de récurer. Je contemplai son visage vide, souhaitant pour une fois pouvoir y lire une expression.

« L’honneur, dit-il enfin, exige le seppuku. Veux-tu que j’aille chercher le couteau ?

— Ne te fiche pas de moi.

— Je ne peux guère faire autre chose. Si tu tiens absolument à ce que quelqu’un meure pour les fautes que vous avez tous commises dans une situation chaotique, tu deviens le choix logique.

— C’est ce que j’ai expliqué aux autres.

— Et qu’en ont-ils dit ? »

Je ne lui répondis pas. Je me sentais encore embarrassée. Ce qu’ils m’avaient dit, c’était : Très bien, Louise, mais il faudra nous tuer nous aussi. Ils soutenaient – tous sans exception – que la responsabilité de la perte du paralyseur retombait sur nous tous. Ils soulignèrent en outre que Ralph et Lilly étaient déjà morts et que ce serait un terrible gâchis de tuer en plus tous ceux qui restaient.

Pour ça, je ne savais pas, mais ce que je sais, en revanche, c’est que si l’un d’eux voulait ma peau pour s’en faire un paillasson, je serais toute prête à m’écorcher vive. La fonction de chef offre des satisfactions, tout de même.

« Tu ne crois pas que tu t’attardes un peu trop à frotter dans ce coin ?

— Je ne te distrais pas, par hasard ?

— Je n’ai pas besoin de ça. Ce n’est pas le moment. »

Comme de juste, je me trompais.

Et c’est ainsi que William Archibald « Bill » Smith entra dans ma vie.

Pas là dans ma baignoire, bien sûr ; plus tard, une fois que je fus retourné à la Porte, durant ces premières heures d’anxiété où nous prenions tous notre mal en patience pendant que les techniciens prenaient le pouls de la ligne temporelle, évaluant les dégâts.

Martin Coventry m’expliqua la chose, ainsi qu’à Lawrence et à quelques-uns de ses principaux collaborateurs et aux gnomes adjoints de Lawrence. Il nous réunit tous autour de la cuve du scanneur temporel qu’il avait dressé près de la console de Lawrence et nous brossa le tableau de la situation.

Je dois admettre que j’aimais bien Coventry. C’était un ambulant, et un travailleur, mais pas un escamoteur. Son domaine, c’était la théorie du temps, ce qui le classait parmi la petite douzaine de personnes sur la planète à pouvoir se vanter de saisir quelque peu la signification du voyage dans le temps.

Ce qui me plut d’abord chez lui, ce fut sa seconde peau. Je ne sais pas quel âge il avait au juste, mais il devait avoir moins de vingt-cinq ans. On disait qu’il souffrait d’à peu près toutes les maladies issues de mutations imaginables et cependant compatibles avec la survie d’un cerveau, mais on dit ça à propos de tas de gens. Je crois plutôt qu’il était simplement plus proche que moi de l’état de gnome, même si j’étais plus âgée que lui. Et malgré tout, il avait choisi de revêtir une seconde peau qui lui donnait l’air d’un homme dans la soixantaine.

Voilà qui est rare. Même moi, j’ai cédé à l’impératif culturel de l’époque, qui dit que tant qu’à mentir sur son apparence, autant y aller franchement. Le visage que j’arbore pourrait orner la couverture des magazines – il l’avait fait en son temps d’ailleurs. Et mon corps était un rêve d’adolescent du XXe siècle.

Et voilà un Martin Coventry qui s’attaquait au monde masqué derrière un visage que seule une mère aurait pu aimer, et prétendait être plus vieux que quiconque ne l’a jamais été depuis des milliers d’années.

Mais il n’aurait pas pu faire un choix plus brillant. Sans doute les drones s’écartent-ils devant lui, horrifiés, mais il n’a pas plus que moi besoin d’avoir affaire à eux. Les gars avec qui il travaille s’occupent tous de voyage dans le temps. Et nous savons tous très bien à quoi ressemble le vieillissement et quelque part au plus profond de notre inconscient, il y a quelque chose qui respecte encore la sagesse de l’Ancien. Coventry joue à plein là-dessus. Avec ce visage et ce port, il était capable de venir nous faire un cours comme si on était une vraie classe de lycéens. Je ne vois pas de qui d’autre j’aurais pu admettre ça.

« Considérons le cas du premier twonky, commença-t-il. Le paralyseur perdu en 1955 au-dessus de l’Arizona.

« En 1955, l’enquête sur l’accident était du ressort de l’Administration fédérale de l’aviation. En sus du personnel de la F.A.A., des officiers de police judiciaire des comtés de Coconino et Navajo pour l’Arizona et de Kane et San Juan pour l’Utah vinrent visiter le site dans le cadre de leurs prérogatives. Des gendarmes, des policiers et des pompiers volontaires de Red Lake, Cow Springs, Tonolea, Desert View et plusieurs autres minuscules bourgades de l’Arizona arrivèrent dans un délai de six à douze heures en plus des unités dépêchées de Flagstaff. Les gardes forestiers nationaux – venus du parc national du Grand Canyon, tout proche – étaient également là et croyaient d’ailleurs être les premiers, mais en réalité le site avait été déjà visité par des membres des nations Hopi et Navajo. C’étaient des groupes ethniques qui vivaient à l’époque en assujettissement sur les terres abandonnées.

« Dans les jours qui suivirent, des représentants du Fédéral Bureau of Investigation – une espèce de force de police nationale qui gérait un gigantesque fichier anthropométrique – de la Lockheed Aircraft Company, de la Trans World Airlines, de la Allison Corporation – constructeur des réacteurs – visitèrent le site. Plusieurs entreprises de transport furent engagées pour évacuer les fragments les plus volumineux ou les plus intéressants de l’épave, mais une vaste quantité de débris variés jugés sans valeur demeurèrent sur place. On loua les services de plusieurs entreprises locales de pompes funèbres pour évacuer les débris organiques occasionnés par l’accident, lesquels devaient finir inhumés ou incinérés dans quinze des États de l’Union et deux pays étrangers.

« En tout, c’est un total de cinq cent douze personnes qui se sont rendues sur les lieux dans les sept jours qui suivirent l’accident. Vingt-deux autres personnes, principalement des collectionneurs morbides, ont exploré le site dans la tranche de sept jours ultérieure et le chiffre des visiteurs tombe en flèche par la suite.

« Nous avons opéré des coups de sonde sur les trois siècles ultérieurs. Nous avons observé des millions de Navajos et de Hopis, des centaines de randonneurs et des dizaines de milliers de coyotes durant cette période et le grand ordinateur suit chaque contact potentiel. Toutefois, comme vous devez bien vous en rendre compte, toute enquête approfondie sur la vie de chacun de ces individus depuis le moment où il est entré en contact avec l’épave exigerait plus de temps que le déroulement des événements réels ; nous devons nous contenter de coups de sonde.

« En outre, si vous vous rendez sur le site même encore aujourd’hui et que vous creusez à une vingtaine de mètres de profondeur, il est possible de récupérer des fragments de carlingue et de moteur. Nous l’avons fait ; il nous faudra encore une journée pour passer entièrement au crible le sol sur un rayon de cinq kilomètres autour du point d’impact, mais nous avons peu d’espoir de retrouver le paralyseur. Je vous tiendrai bien sûr au courant des résultats.

« La voie la plus prometteuse, naturellement, est avec les enquêteurs de la F.A.A. Nous sommes en train de passer au peigne fin leur vie postérieurement aux événements. Il subsiste encore une chance qu’un visiteur quelconque ait ramassé le paralyseur et l’ait emporté – en fait, si nos fouilles ne donnent rien, nous devrons supposer que c’est effectivement ce qui s’est produit. Le problème, bien sûr, c’est que l’épave est là depuis cinquante mille ans et que le paralyseur a pu être ramassé durant l’une quelconque des vingt-six milliards de minutes qui se sont écoulées depuis ce moment. »