Je ne pus qu’admirer les talents d’acteur dont Néron fit preuve quand il se précipita dans les bras d’Agrippine, les larmes aux yeux, en la saluant du nom de « meilleure des mères ». Elle, de son côté, avait revêtu ses plus beaux atours. On eût dit une frêle déesse à laquelle les épaisses couches de fard conféraient un visage impassible.
Le jour de Minerve est tout imprégné de gaieté printanière. Le peuple, qui ne comprend rien aux affaires de l’État, salua Agrippine avec allégresse et l’applaudit tout le long du chemin pendant qu’on la conduisait à son domaine campagnard de Bauli, près du lac Locrinus. Sur les berges de ce dernier avaient été tirés au sec quelques navires de guerre vétustes et le bateau d’apparat magnifiquement décoré. Sur l’ordre de Néron, Anicetus le mit à la disposition d’Agrippine. Mais après une nuit à Bauli, elle préféra être ramenée à Baiae, pour jouir des acclamations de la foule tout au long de la route.
À Baiae durant les cérémonies officielles en l’honneur de Minerve, Néron plaça Agrippine au premier rang et se tint lui-même en arrière comme un écolier timide. Le banquet de la mi-journée offert par les magistrats de la cité, avec ses nombreux discours et la sieste qui suivit nous occupa au point que la nuit était déjà tombée lorsque le banquet du soir commença, en présence de Sénèque et de Burrus. Agrippine était étendue à la place d’honneur. Néron était assis à ses côtés et lui parlait avec animation. On but beaucoup et quand Agrippine eut remarqué qu’il se faisait tard, l’expression de Néron devint sérieuse et, baissant la voix, il entreprit sa mère sur les affaires de l’État.
D’après les bribes que je pus en saisir, il me sembla que leur conversation portait sur l’avenir de Poppée. Agrippine était inflexible. Trompée par l’humble attitude de Néron, elle déclara que tout ce qu’elle demandait, c’était qu’il l’envoyât en Lusitanie, auprès d’Othon. Après cela, Néron pourrait de nouveau compter sur le soutien et l’amour de sa mère, car elle n’avait pas d’autre but que le bien de son fils.
Néron parvint à tirer de ses yeux quelques larmes de colère avant d’annoncer que sa mère lui était plus chère que n’importe quelle femme au monde. Il lut même quelques poèmes qu’il avait écrits en son honneur.
Agrippine était ivre de vin et de la joie de la victoire, car les humains aiment croire que ce qu’ils espèrent est vrai. Je remarquai néanmoins qu’elle ne touchait jamais sa coupe avant que Néron y eût bu, et ne touchait nul mets que Néron ou sa propre amie Acerronia n’eussent préalablement goûté. Je ne crois pas qu’à ce moment elle agissait ainsi par-méfiance, mais par une habitude que des années de soupçons avaient profondément enracinée en elle.
Anicetus montra aussi des talents d’acteur en venant annoncer, la mine inquiète, que les navires de guerre qui avaient servi à la cérémonie avaient accidentellement arraisonné la trirème d’Agrippine. Les dégâts étaient trop importants pour que le bateau pût rallier Antium sans réparations. Mais le vaisseau d’apparat et son équipage étaient à la disposition d’Agrippine.
Nous accompagnâmes en cortège la mère de l’empereur jusqu’au port gaiement éclairé. Néron l’embrassa sur les yeux et la poitrine et guida ses pas chancelants quand elle monta à bord. De sa voix si bien modulée, il lui souhaita bonne route :
— Porte-toi bien, ô ma mère. Sans toi, je ne saurais gouverner.
À la vérité, je dois dire que Néron me parut un peu forcer son talent et par ces adieux prolonger son numéro de manière exagérée. La nuit était calme et le ciel piqueté d’étoiles. Quand le navire se fut éloigné à force de rames, Sénèque et Burrus se retirèrent dans leurs appartements tandis que nous, les conspirateurs, nous retournions au festin.
Néron se taisait. Soudain blêmissant, il quitta la table et sortit pour vomir. Un instant, nous craignîmes qu’Agrippine eût réussi à verser un poison dans sa coupe et puis nous comprîmes que la journée avait été éprouvante pour lui. L’âme sensible de Néron flanchait sous la tension de l’attente, en dépit des efforts d’Anicetus qui ne cessait de répéter que la machination ne pouvait échouer. Le commandant de la flotte était persuadé d’avoir agencé le piège de la plus adroite manière.
J’appris ce qu’il était advenu ensuite par le centurion Obaritus auquel Anicetus avait confié le commandement du navire d’apparat. Aussitôt à bord, Agrippine s’était retirée dans la cabine somptueusement équipée qui lui était réservée. Mais elle n’avait pu trouver le sommeil. Quand elle se vit perdue au milieu de l’onde noire, avec pour seule compagnie Acerronia et son procurateur Crepeius Gallus, sur un navire manœuvré par des marins inconnus, elle sentit ses soupçons se réveiller.
Elle envoya Gallus à la poupe pour demander que le navire mît le cap sur Bauli, où elle désirait passer la nuit avant de repartir pour Antium à l’aube. Anicetus savait que durant son exil dans l’île de Pandaria, Agrippine avait pourvu à son entretien en pêchant les éponges et il avait donc prévu que la désintégration du navire s’opérerait en deux phases.
Une première pression sur un levier ferait effondrer la légère construction du pont, et puis un autre levier déclencherait l’éclatement de la coque proprement dite. Le soin d’équiper la cabine avait été confié à des ouvriers ignorant tout de la machination et par mesure de précaution, seuls un petit nombre de marins étaient dans le secret.
On avait stupidement installé dans la cabine un lit de parade et quand le toit s’effondra, les lourds baldaquins protégèrent Agrippine qui s’en tira avec une coupure à l’épaule. Acerronia, accroupie sur le plancher, était occupée à masser les pieds d’Agrippine et ne fut pas blessée. Seul Gallus fut tué sur le coup par la chute du toit.
La plus complète confusion régnait sur le pont. Agrippine seule comprit ce qui se passait, car la mer était calme et le navire n’avait manifestement rien heurté. Sur son ordre, Acerronia sortit en rampant sur le pont en criant :
— Je suis Agrippine. Sauvez la mère de l’empereur !
Ce qu’entendant, le centurion ordonna aux marins qui étaient dans le secret de la tuer à coups de rames. Puis, tirant sur le deuxième levier, il ne fit que le tordre. Le mécanisme, faussé, refusait de fonctionner. Alors Obaritus voulut que le navire acheva de chavirer, l’effondrement du toit lui ayant donné de la gîte. Quelques marins lui obéirent donc en se précipitant du côté où le bateau penchait mais dans le même temps, d’autres se portèrent du côté qui s’élevait et le navire ne chavira pas. Au milieu de cette confusion, Agrippine rampa silencieusement hors de la cabine, se laissa glisser dans l’eau et nagea vers la terre. En dépit du vin qu’elle avait bu et de sa blessure à l’épaule, elle parvint à progresser sur de longues distances sous la surface et nul n’aperçut sa tête sur l’onde éclairée par les étoiles. Lorsqu’elle ne fut plus en vue, Agrippine fut recueillie par un bateau de pêche qui gagnait le large. Sur sa requête, les pêcheurs la conduisirent à Bauli.
Le centurion était un homme de sang-froid. C’était pour cela qu’Anicetus l’avait choisi. Quand il vit que la femme morte était Acerronia et qu’Agrippine avait disparu, il ramena à force de rames le navire à Baiae pour rendre compte de l’échec de l’affaire à Anicetus. Tandis qu’il se précipitait vers les appartements de Néron, les marins qui n’étaient pas dans la confidence répandaient la troublante nouvelle de l’accident dans toute la ville.
Les pêcheurs de Baiae descendirent sur les quais, tirèrent leurs barques à l’eau et mirent à la voile pour se précipiter au secours d’Agrippine. La confusion était à son comble quand les sauveteurs d’Agrippine, qu’elle avait généreusement récompensés, arrivèrent en ville et annoncèrent à tous ceux qu’ils rencontraient que la mère de l’empereur était sauve et n’avait subi que de légères blessures. La foule décida alors de se rendre à Bauli en procession solennelle pour féliciter Agrippine d’avoir ainsi miraculeusement échappé aux périls de la mer.