À présent, Agrippine avait abandonné tout espoir. Elle se dénuda le bas-ventre et, écartant les genoux, cria d’une voix aiguë à l’adresse d’Anicetus :
— Déchire ces entrailles qui ont donné le jour à Néron !
Le centurion abattit son épée et la prit au mot.
Puis tous frappèrent à coups redoublés, de sorte qu’elle reçut de nombreuses blessures avant de rendre son dernier souffle.
Quand nous fûmes convaincus de sa mort, chacun d’entre nous s’empara d’un petit objet dans la chambre à titre de souvenir, pendant qu’Anicetus ordonnait aux servantes de laver le corps et de disposer le bûcher. Pour ma part, je pris une petite statuette de la Fortune qui se trouvait près du lit, dans l’idée que c’était celle que l’empereur Caius transportait toujours avec lui. Plus tard, je découvris qu’il n’en était rien, à ma grande déception.
Un messager était parti au grand galop prévenir Néron que sa mère s’était suicidée. Néron accourut à Bauli, car avec l’aide de Sénèque il avait déjà rédigé une missive informant le sénat de la tentative de meurtre dont il avait été victime et il désirait vérifier de ses propres yeux qu’Agrippine était vraiment morte.
Néron s’était tant dépêché que lorsqu’il arriva, les servantes étaient encore occupées à laver et oindre le corps nu d’Agrippine. Néron s’approcha pour passer ses doigts dans les blessures et dit :
— Voyez comme ma mère est belle, jusque dans la mort.
On avait achevé d’empiler le bois dans le jardin. Sans aucune cérémonie, on étendit le corps sur une couche du triclinium et on la hissa au sommet du bûcher. Quand la fumée commença de s’élever en volutes vers le ciel, je remarquai tout à coup combien le matin était beau à Bauli.
La mer était d’un bleu éblouissant, les oiseaux chantaient, et dans le jardin les fleurs printanières s’épanouissaient, en un déferlement de couleurs. Mais il n’y avait pas âme qui vive dans les rues. Les habitants de Bauli, inquiets, ne sachant plus ce qui se passait, s’étaient enfermés chez eux.
Le bûcher brûlait encore quand une troupe de tribuns et de centurions arriva vers nous au galop. Quand Néron entendit le bruit des sabots et qu’il vit les rangs des marins s’ouvrir devant les cavaliers, il se mit à chercher du regard un moyen de s’enfuir. Mais les nouveaux venus, sautant de leurs montures, se précipitèrent pour lui serrer la main chacun à son tour en remerciant à grands cris les dieux de l’avoir protégé des desseins criminels de sa mère.
Les cavaliers avaient été envoyés par le préfet Burrus pour éclaircir la situation aux yeux du peuple, mais lui-même s’était abstenu de venir car il avait trop honte. Quand les restes d’Agrippine eurent été hâtivement enlevés du bûcher et enterrés dans le jardin, on répandit de la terre sur la tombe. Néron ne voulait pas de tertre funéraire qui pût devenir un but de pèlerinage politique.
Rassemblant notre courage, nous allâmes au temple de Bauli pour y présenter une action de grâces aux dieux qui avaient sauvé Néron. Mais dans le sanctuaire, Néron croyait entendre des appels de clairon et des cris accusateurs. Il disait aussi que le jour baissait, quoique le soleil fût à son zénith.
La mort d’Agrippine ne fut pas vraiment une surprise pour le sénat romain ni pour le peuple, car on s’attendait à quelque événement grave. La nuit de la mort d’Agrippine d’effroyables orages, extrêmement rares en cette époque de l’année, s’étaient abattus sur la cité, l’éclair avait frappé en quatorze points différents la ville et le sénat avait donc déjà commandé les habituels sacrifices expiatoires. Quand la nouvelle de la mort arriva, on ne les annula pas et on n’offrit pas d’actions de grâces. En revanche, la haine d’Agrippine était si grande que le sénat décida de placer sa date de naissance sur la liste des jours néfastes.
C’était tout à fait à tort que Néron avait craint des désordres. Quand il arriva enfin, venant de Naples, il fut accueilli comme s’il célébrait un triomphe. Les sénateurs portaient leurs habits de fête, les femmes et les enfants le saluaient avec des hymnes à sa louange et jetaient sur son passage des brassées de fleurs, du haut des tribunes qu’on avait construites à la hâte de chaque côté de la route.
Quand Néron monta sur le Capitole pour une offrande de remerciement personnelle, ce fut comme si Rome tout entière sortait d’un hideux cauchemar. En ce délicieux jour de printemps, le peuple n’était que trop heureux de croire le compte-rendu que Sénèque fit du suicide d’Agrippine. La seule idée d’un matricide était si terrible que les plus vieux préféraient même éviter de la former.
Je m’étais rué à Rome, auprès de Claudia, tremblant de fierté.
— Claudia, m’écriai-je, je t’ai vengée ! Agrippine est morte et j’ai moi-même aidé à la faire passer de vie à trépas. C’est son propre fils qui a ordonné qu’on la tue. Par Hercule, j’ai payé ma dette envers toi. Tu n’as plus à avoir de chagrin de l’avilissement que tu as subi.
Je lui tendis la statuette de la Fortune que j’avais prise au chevet d’Agrippine, mais Claudia me regarda comme si j’étais un monstre. Elle leva les mains dans un geste de défense.
— Je ne t’ai jamais demandé de me venger, dit-elle, horrifiée. Tu as du sang sur les mains, Minutus.
J’avais en fait un bandage rougi sur une main, mais je me hâtai d’expliquer que je ne m’étais nullement souillé du sang d’Agrippine et que dans ma précipitation, je m’étais blessé au pouce contre ma propre épée. Mais ces paroles ne servirent à rien. Claudia se répandit en malédictions, appelant sur moi le jugement de Jésus de Nazareth, et faisant mille folies, de sorte qu’à la fin je dus me résoudre à crier à mon tour d’une voix courroucée :
— S’il en est comme tu dis, alors j’ai seulement été l’instrument de ton dieu. Tu peux considérer la mort d’Agrippine comme le châtiment de ton Christ pour ses crimes. Les Juifs savent ce qu’est la vengeance. C’est le peuple le plus vindicatif du monde. Je l’ai lu dans leurs livres sacrés. Tu gaspilles tes larmes, à pleurer la mort d’Agrippine.
— En vérité, certains ont des oreilles et n’entendent pas.
Ô Minutus, tu n’as donc pas compris un seul mot de ce que je m’efforçais de t’enseigner ?
— Maudite sois-tu, ô toi, la femme la plus ingrate du monde ! J’ai supporté jusqu’à présent tes stupides bavardages sur ton Christ, mais désormais je ne te dois plus rien. Retiens ta langue et quitte ma maison !
— Que le Christ pardonne la violence de mes humeurs, marmonna Claudia entre ses dents serrées. Mais je ne puis me maîtriser plus longtemps.
Ses mains endurcies me giflèrent sur les deux joues, si durement que me oreilles bourdonnèrent puis, me saisissant par la nuque, elle me força à m’agenouiller, bien que je sois plus grand qu’elle.
— À présent, Minutus, ordonna-t-elle, tu vas demander pardon au Père céleste pour le terrible péché que tu as commis. Prie.
Je ne pouvais décemment me battre avec elle et en vérité, en cet instant, elle était d’une force inhabituelle. Je quittai la pièce à quatre pattes. Claudia lança à ma suite la statuette d’or. Quand je me remis sur mes pieds, je hélai les servantes, et leur ordonnai, la voix tremblante de rage, de rassembler les affaires de Claudia et de les porter hors de la maison. Puis je ramassai la Fortune, dont l’une des ailes était tordue et pris le chemin de la ménagerie où je pourrais au moins me vanter de ce que j’avais fait devant Sabine.
À ma grande surprise, Sabine était dans des dispositions amicales à mon égard et elle me tapota même la joue qui me cuisait encore, à cause des gifles administrées par Claudia. Elle accepta avec reconnaissance la statuette et m’écouta complaisamment, quoiqu’un peu distraitement, raconter mes aventures de Baiae et de Bauli.