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— Un certain Petro, médecin icène au service de Rome a reconnu ce garçon à Londinium. Il m’a donné ton nom et m’a assuré que tu paierais le prix fort pour l’enfant. Mais comment croire un Breton ? Montre ton livre, jeune homme.

Il asséna une calotte au garçon qui fouilla dans sa ceinture et en extirpa un livre des rêves égypto-chaldéen sale et déchiré. Je le reconnus à l’instant où je le touchai. Mes jambes se dérobèrent sous moi.

— Ta mère s’appelait Lugunda ? demandai-je au garçon.

Mais je connaissais la réponse. Le nom seul de Petro aurait suffi à me confirmer dans l’idée que ce garçon était ce fils que je n’avais jamais vu. Je voulus le prendre dans mes bras et le reconnaître immédiatement pour mon fils, bien qu’il n’y eût pas de témoins juridiquement valables, mais l’enfant me frappa de son poing en plein visage et me mordit la joue. Le marchand d’esclaves, rougissant de fureur, empoigna son fouet.

— Ne le frappe pas, dis-je. Je te l’achète. Quel est ton prix ?

L’homme me jaugea du regard et recommença à se lamenter sur ses mauvaises affaires.

— Pour me débarrasser de lui, conclut-il, je te le vendrai au plus bas prix. Cent pièces d’or. Il n’est pas encore dresse.

Dix mille sesterces était un prix délirant pour un enfant de cet âge quand des jeunes femmes propres aux jeux de la chambre à coucher étaient à vendre sur le marché pour quelques pièces d’or. Ce n’était pas tant le prix qui me fit hésiter, car naturellement je l’aurais payé encore plus cher, mais il me fallait méditer sérieusement tout en examinant le petit esclave. Le marchand se méprit sur mon silence et se mit à parlementer, expliquant que plusieurs riches Romains qui avaient contracté certains vices orientaux trouveraient sûrement le garçon à leur goût, car il avait l’âge convenable. Néanmoins, il consentait à baisser le prix. Il avança d’abord le chiffre de quatre-vingt-dix puis celui de quatre-vingts pièces d’or.

En fait, je me demandais comment acheter mon enfant sans qu’il fût à jamais marqué du sceau de la servitude. Un achat en bonne et due forme devait être effectué au tabellarium, où le contrat serait authentifié et l’enfant marqué au fer à mon chiffre « MM ». Après cela, il ne pourrait jamais acquérir la citoyenneté romaine, même si je l’affranchissais.

— Peut-être pourrais-je lui apprendre le métier de cocher. Le Petro dont tu me parles est un ami que j’ai connu pendant que je servais en Bretagne. Je me fie à sa recommandation. Ne pourrions-nous nous entendre pour que tu me donnes un certificat écrit disant que Petro, tuteur de cet enfant, t’a chargé de me l’amener pour que je m’occupe de lui ?

Le marchand d’esclaves me jeta un regard rusé.

— C’est moi qui paierai la taxe sur sa vente, ce n’est pas toi. Je ne puis vraiment pas diminuer encore le prix.

Je me grattai la tête. L’affaire était compliquée et ma démarche pourrait aisément passer pour une tentative d’échapper aux lourds impôts sur les esclaves. Mais aussi bien, je pouvais utiliser ma position de gendre du préfet de la cité.

Je me revêtis de ma toge et nous gagnâmes tous trois le temple de Mercure. Parmi les personnes qui se trouvaient là, je dénichai bientôt un citoyen qui avait perdu le rang de chevalier et qui, pour une somme raisonnable, accepta de jouer le rôle du deuxième témoin requis pour un serment. Ainsi fut établi un certificat, appuyé par un double témoignage.

Selon ce document, l’enfant était un Breton de naissance libre, dont les parents, Ituna et Lugunda, avaient été tués pendant la guerre en servant Rome. Par l’intermédiaire du médecin Petro, ils avaient envoyé à temps leur fils en sécurité à Rome, pour qu’il fût élevé par celui qui avait été leur hôte et leur ami, le chevalier Minutus Lausus Manilianus.

Une clause spéciale stipulait que je défendrais ses droits à l’héritage en pays icène lorsque la paix serait rétablie en Bretagne. Cela renforçait ma position, car les prêtres de Mercure en déduisirent que j’aurais quelque chose à gagner sur ce que l’enfant obtiendrait dans la distribution des dépouilles de guerre.

— Quel nom allons-nous lui donner ? demanda le notaire.

— Jucundus, dis-je, le doux.

C’était le premier nom qui m’était venu à l’esprit mais tous éclatèrent de rire, car le sombre enfant n’était pas précisément une image fidèle de la douceur. Le prêtre me dit que j’aurais du mal à en faire un bon Romain.

La rédaction et la mise sous scellés des actes, et le présent traditionnel aux prêtres de Mercure, tout cela me coûta beaucoup plus cher que l’impôt des esclaves. Le marchand se prit à regretter d’avoir accepté si vite mon offre et à me soupçonner d’être un acheteur plus avisé que je n’en avais l’air. Cependant, il avait déjà prêté serment. Pour finir, je lui payai les cent pièces d’or qu’il avait d’abord demandées, pour être débarrassé de lui sans plus de discussions.

Quand nous quittâmes enfin le temple de Mercure, l’enfant, d’une manière tout à fait inattendue, me prit la main, comme s’il s’était senti bien seul au milieu du tapage et de la bousculade de la rue. Une étrange idée me vint tandis que, serrant sa petite main dans la mienne, je le ramenai chez moi à travers la cohue romaine. J’examinai la possibilité de lui acquérir la citoyenneté romaine quand il serait plus vieux et de l’adopter si je parvenais à arracher l’accord de Sabine. Mais ces questions se régleraient en leur temps.

En vérité, mon fils Jucundus m’apporta davantage de tracas que de joie. Dans les premiers temps, comme il ne pipait mot, j’en vins à craindre que les atrocités dont il avait été témoin ne l’eussent rendu muet. Il cassait tous les objets de la maison et refusait de porter le vêtement d’un enfant romain. Claudia ne savait comment en venir à bout. La première fois qu’il aperçut, devant la maison, un jeune Romain de son âge, il se précipita sur lui et le frappa à coups de pierre sur la tête jusqu’à ce que Barbus intervînt. Le vétéran me suggéra de lui administrer une sévère correction, mais je crus bon d’essayer d’abord des moyens plus doux. Je pris l’enfant à part.

— Je ne doute pas que tu sois plein de tristesse depuis la mort de ta mère, dis-je. On t’a traîné ici la corde au cou, comme un chien. Mais tu n’es pas un chien. Tu dois grandir et devenir un homme. Nous tous ici, nous ne te voulons que du bien. Dis-moi ce que tu aimerais par-dessus tout ?

— Tuer les Romains ! cria Jucundus.

Je soupirai de soulagement. Du moins l’enfant savait-il parler.

— Ce n’est pas possible ici, à Rome. Mais tu peux apprendre les us et coutumes des Romains et un jour peut-être devenir chevalier romain. Si tu tiens à tes projets, tu pourras retourner en Bretagne quand tu seras plus vieux, et tuer les Romains à la manière romaine. L’art de la guerre des Romains est supérieur à celui des Bretons, comme tu l’as appris à tes dépens.

Jucundus boudait, mais mes paroles avaient peut-être quelque effet sur lui.

— Barbus est un vieux guerrier, dis-je, cauteleux. Il a beau branler du chef, il connaît la guerre. Demande-lui. Il te racontera ses batailles et te parlera beaucoup mieux que moi de la guerre.

Ainsi donc, Barbus put encore une fois raconter comment, ayant sur son dos, outre son paquetage complet, un centurion blessé, il avait traversé le Danube à la nage, au milieu des glaces de la débâcle. Il put exhiber ses cicatrices et expliquer que l’obéissance inconditionnelle et un corps endurci faisaient seuls les bons guerriers. Il retrouva le goût du vin et promena l’enfant dans Rome, l’emmenant se baigner dans le Tibre et lui apprenant à s’exprimer vigoureusement dans le latin du peuple.

Mais Barbus aussi s’inquiétait du caractère farouche de l’enfant. Un jour, il me prit à part.