Cette version rendait un son authentique aux oreilles de ceux qui ne connaissaient pas Octavie personnellement. Sa lecture me plongea dans l’étonnement mais je compris qu’une certaine dose d’exagération était nécessaire, en raison de la popularité d’Octavie auprès du peuple.
Pour éviter les manifestations, Néron avait immédiatement fait détruire toutes les statues d’Octavie. Mais les Romains s’étaient retirés chez eux comme en un jour de deuil, et au sénat il y eut tant d’absents que le quorum ne fut pas même atteint. L’édit de Néron ne fut pas discuté, car ce n’était pas une loi mais une simple proclamation.
Douze jours plus tard, Néron épousait Poppée, mais les noces furent sans gaieté. Néanmoins, les présents affluèrent, emplissant une salle entière du Palatin.
Fidèle à son habitude, Néron fit soigneusement enregistrer les cadeaux pour que chacun des donateurs reçût une lettre officielle de remerciement. La rumeur se répandit qu’il avait également fait dresser une liste des sénateurs et des chevaliers qui ne lui avaient rien envoyé ou qui, sous prétexte de maladie, n’avaient pas assisté aux noces. Alors, en même temps qu’arrivaient les présents de province, affluèrent des cadeaux tardifs accompagnés de lettres d’explications et d’excuses. Le conseil juif de Rome envoya à Poppée des gobelets d’or à décor de vignes d’une valeur d’un demi-million de sesterces.
Des statues de Poppée furent érigées dans tous les quartiers de Rome en place de celles d’Octavie. Tigellinus plaça près d’elles des gardes prétoriens pour les surveiller nuit et jour. Des citoyens qui, en toute innocence, voulurent les couronner de fleurs furent récompensés de leurs bonnes intentions par des coups de bouclier ou de plat de l’épée sur la tête.
Une nuit, quelqu’un couvrit d’un sac la tête de la statue géante de Néron sur le Capitole. La nouvelle se répandit promptement à travers Rome et chacun comprit l’allusion. Selon les lois de nos aïeux, les parricides ou les matricides étaient enfermés dans un sac avec un serpent, un chat et un coq et jetés à l’eau. À ce qu’il me semble, ce fut la première fois qu’on accusait publiquement Néron d’avoir tué sa mère.
Un sentiment oppressant régnait dans Rome, qui inquiétait fort mon beau-père. Quand il apprit qu’une vipère vivante avait été découverte sur les marches du Capitole, il ordonna aux vigiles et aux gardes de prévenir toute manifestation d’opposition. À la suite de quoi, une épouse de sénateur qui emmenait son chat dans ses promenades du soir fut arrêtée. Un esclave, surpris dans la rue un coq à la main, fut fouetté. Le malheureux se proposait de sacrifier l’animal au temple d’Esculape pour obtenir la guérison de son maître malade. Quoique mon beau-père eût agi en toute bonne foi, sans intention mauvaise, ces incidents suscitèrent l’hilarité des Romains et Néron, furieux, lui retira un temps la charge de préfet de la cité.
Pour nous tous qui savions raisonner, il était parfaitement clair que la répudiation d’Octavie servait maintenant de prétexte à une attaque générale contre Néron. Bien qu’elle en fût à son troisième mariage, Poppée était plus belle et infiniment plus intelligente que l’ennuyeuse Octavie. Mais la vieille génération s’employait par tous les moyens à semer le trouble dans l’esprit du peuple.
En vérité, durant cette période, il m’est souvent arrivé de me tâter le cou en me demandant ce qu’on ressentait quand on se le faisait trancher. On ne doutait plus de l’imminence d’un soulèvement militaire, car Tigellinus, déjà méprisé par les prétoriens pour sa basse extraction, s’était fait détester d’eux en leur imposant une discipline d’une extrême dureté. Le préfet du prétoire s’était bientôt querellé avec son collègue Fenius Rufus, de sorte qu’ils ne pouvaient plus demeurer ensemble dans la même pièce.
Les amis de Néron sincèrement attachés à sa fortune tinrent un conseil solennel. Tigellinus était le plus âgé d’entre nous et il l’emportait sur nous tous par la puissance de sa volonté. Aussi, quelle que fût notre hostilité à son égard, nous nous tournâmes encore une fois vers lui et il parla, s’adressant à Néron :
— Ici, dans la cité, dit-il, je puis garantir que tu seras en sécurité et que l’ordre régnera. Mais à Massilia, l’exilé Sulla est soutenu par Antonia. Il est pauvre et prématurément vieilli par les humiliations. Je tiens de source sûre qu’il s’est ménagé des amitiés dans la noblesse de la Gaule, chez ceux que l’illustre nom d’Antonia et sa qualité de fille de Claude impressionnent. Les légions de Germanie sont assez proches de Massilia pour que sa simple présence dans cette ville soit un danger pour l’État et le bien public.
Néron admit qu’il disait juste et ajouta, désespéré :
— Je ne comprends pas pourquoi personne n’aime Poppée comme moi. En ce moment elle est dans une situation délicate et la moindre émotion lui serait néfaste.
— Plautus constitue un danger encore plus grand pour toi, poursuivit Tigellinus. C’était une grave erreur de l’exiler dans cette province d’Asie qui était déjà suffisamment rebelle sans lui. Son grand-père était un Drusus. Qui peut garantir que Corbulon te restera loyal ? Son beau-père, le sénateur Lucius Atistius, a envoyé là-bas un de ses affranchis pour inciter Plautus à tirer le meilleur parti de sa situation. Je le tiens de sources dignes de foi. En outre, il est très riche, et chez un homme ambitieux, la prospérité est aussi dangereuse que la pauvreté.
— Je connais parfaitement la situation en Asie, avançai-je. On m’a dit que ce Plautus ne prisait que la compagnie des philosophes. L’Étrusque Musonius, qui est un grand ami du très célèbre Apollonios de Tyane, l’a accompagné dans son exil.
Tigellinus frappa triomphalement dans ses mains.
— Tu vois bien, ô mon maître ! Les philosophes sont les pires conseillers qui soient, des gens qui insinuent dans l’esprit des jeunes gens des idées scandaleuses sur la liberté et la tyrannie.
— Comment peut-on insinuer que je suis un tyran ? s’indigna Néron. J’ai donné au peuple plus de liberté qu’aucun autre gouvernement du passé. Et je fais toujours semblant de soumettre toutes mes décisions à l’approbation des sénateurs.
Nous nous empressâmes de lui assurer que du point de vue du bien-être public il était l’empereur le plus clément et le moins autoritaire qu’il se pût imaginer. Mais la question était à présent de déterminer ce qui serait le mieux pour l’État et rien ne lui était plus néfaste que la guerre civile.
À cet instant, Poppée fit irruption, à peine vêtue, les cheveux dénoués et les joues mouillées de larmes. Elle se jeta aux pieds de Néron et, pressant sa poitrine contre les genoux de son époux, elle s’écria d’une voix suppliante :
— Je ne t’implore pas pour moi, je n’invoquerai pas mon état, ni l’avenir de notre futur fils, car c’est de ta vie qu’il s’agit à présent, ô Néron ! Tu dois croire Tigellinus. Il sait ce qu’il dit.
Le médecin de Poppée l’avait suivie, en proie à une vive inquiétude.
— Si elle ne retrouve pas la paix de l’esprit elle est menacée de faire une fausse-couche, dit-il en essayant doucement de lui faire relâcher son étreinte.
— Comment connaîtrais-je la paix de l’esprit, gémit Poppée, quand cette répugnante femme poursuit ses intrigues à Pandataria ? Elle a insulté notre couche conjugale, elle pratique les pires sortes de sorcellerie et elle a plusieurs fois tenté de m’empoisonner. J’ai si peur qu’aujourd’hui j’ai eu plusieurs fois la nausée.