Выбрать главу

— Quand on a pris une route, on ne peut plus revenir en arrière, déclara Tigellinus d’un ton convaincu. J’en appelle a ta magnanime amitié envers nous. Quand bien même tu refuserais de songer à ta vie, tu mets nos vies à tous en danger en demeurant dans l’indécision. La rébellion frappera en premier ceux qui t’ont manifesté une affection désintéressée, ceux qui ne cherchent pas leur propre avantage, comme le fait Sénèque, par exemple. Devant le destin, les dieux même s’inclinent.

Les yeux de Néron s’emplirent de larmes.

— Je vous prends à témoin qu’il est le plus pénible de ma vie, cet instant où les sentiments de mon cœur doivent céder le pas à la raison d’État et au bien public. Je me soumets à l’inévitable. La politique commande.

Le visage de Tigellinus s’éclaira et il leva les mains pour saluer cette décision.

— Te voilà un véritable chef, ô Néron. Des prétoriens dignes de confiance sont déjà en route pour Massilia. J’ai déjà envoyé un manipule complet en Asie pour prévenir tout mouvement de résistance armée. Je ne puis supporter l’idée que ceux qui t’envient pourraient saisir l’occasion pour te renverser et insulter la patrie.

Au lieu de s’emporter contre ces initiatives prises sans le consulter, Néron poussa un soupir de soulagement et appela Tigellinus « son véritable ami ». Puis il demanda distraitement combien de temps un courrier mettait pour parvenir à Pandataria.

À peine quelques jours plus tard, Poppée me demanda en grand secret :

— Aimerais-tu voir le plus beau présent de mariage que m’ait fait Néron ?

Elle me conduisit dans sa chambre, et tira d’un panier d’osier un ballot souillé de taches brunes. Dénouant les tissus, elle me découvrit la tête exsangue d’Octavie. Elle boucha ses délicieuses narines en disant :

— Pouah ! elle commence à sentir et à attirer les mouches. Mon médecin m’a ordonné de la jeter, mais la contemplation de ce cadeau de mariage me convainc plus que toute autre chose que je suis vraiment l’épouse impériale.

« Imagines-tu cela ? poursuivit-elle. Quand les prétoriens l’emportaient vers le bain chaud où on lui a ouvert les veines sans douleur, elle criait comme une petite fille qui a cassé sa poupée : « Je n’ai rien fait ! » Après tout, elle avait vingt ans. Mais elle devait être un peu demeurée. Qui sait avec qui Messaline a pu la concevoir ? Peut-être tout simplement Claude, qui ne possédait pas toute sa raison.

Néron demanda au sénat de décréter la célébration d’actions de grâces dans les temples du Capitole pour remercier les dieux d’avoir repoussé le danger qui pesait sur l’État. Vingt jours plus tard, la tête prématurément vieillie de Sulla arrivait de Massilia et le sénat, de son propre chef, décida que les actions de grâces devaient continuer d’être célébrées.

De tenaces rumeurs de rébellion en Asie couraient dans la ville. Comme on estimait inévitables la guerre civile et une défaite en Orient, le prix de l’or et celui de l’argent montèrent et un grand nombre de propriétaires vendirent à bas prix des terres et des immeubles. Je ne manquai pas de saisir cette occasion de faire quelques affaires très profitables.

Quand la tête de Plautus arriva enfin, après quelques retards dus aux tempêtes, le soulagement fut si universel et si grand que non seulement le sénat, mais même des particuliers, offrirent des actions de grâces. Tirant le meilleur parti de la situation, Néron rendit à Rufus son ancienne charge d’inspecteur du commerce de blé en y ajoutant celle de procurateur des magasins de blé de l’État. Tigellinus épura la garde prétorienne, mit un certain nombre de soldats à la retraite avant le terme normal du service et les envoya dans une colonie de vétérans à Puteoli. Pour ma part, après ces événements, je me trouvai plus riche d’au moins cinq millions de sesterces.

Sénèque prit part aux processions festives et aux actions de grâces, mais beaucoup de spectateurs remarquèrent qu’il marchait d’un pas incertain et que ses mains tremblaient violemment. Il avait déjà soixante-cinq ans, avait beaucoup grossi, son visage s’était bouffi et ses pommettes étaient violacées. Néron l’évitait le plus possible et faisait en sorte de ne jamais se trouver seul avec lui pour n’avoir pas à subir ses remontrances.

Un jour Sénèque demanda une audience officielle. Néron rassembla ses amis autour de lui, espérant ainsi le dissuader de l’accuser en public. Mais Sénèque prononça un élégant panégyrique dans lequel il louait l’empereur de la pénétration d’esprit et de la détermination dont il avait fait preuve pour la protection de la patrie contre les dangers qui l’avaient menacée, dangers que lui, Sénèque, à cause de son grand âge, n’avait pas su discerner. Après quoi, il refusa de recevoir quiconque, renvoya sa garde d’honneur et se retira dans son superbe domaine campagnard sur la route de Praeneste, prétextant des raisons de santé et expliquant qu’il était occupé de la rédaction d’un traité philosophique sur les joies du refus. On disait qu’il observait un régime d’une grande frugalité et qu’il recherchait la solitude, de sorte qu’il ne goûtait que peu de plaisirs en dépit de sa richesse.

Je fus nommé préfet du prétoire à titre extraordinaire, pour la moitié d’une session. Inquiet du trouble mis dans les esprits par les assassinats politiques et par la grossesse de Poppée, Néron ressentait le besoin de montrer l’excellence de son gouvernement. Il avait décidé de faire juger d’urgence les affaires pendantes qui s’étaient accumulées au prétoire de manière scandaleuse.

Un présage était venu raffermir la confiance de l’empereur en son destin. Un orage ayant tout à coup éclaté, la foudre frappa une coupe d’or qu’il tenait à la main. Je ne crois pas en vérité que l’éclair s’abattit sur le vaisseau. Il dut frapper si près de Néron que la coupe lui échappa des mains. En dépit de tous les efforts pour l’étouffer, l’événement s’ébruita et lut généralement interprété comme un signe néfaste. Mais, selon les anciens Étrusques, qui adoraient l’éclair, une personne foudroyée sans être tuée se trouve sanctifiée et consacrée aux dieux. Néron, qui croyait volontiers aux présages, se considéra désormais très sérieusement comme un saint homme et s’efforça de se conduire conformément à cette dignité nouvelle, du moins aussi longtemps que les meurtres politiques troublaient sa délicate sensibilité.

Lors de mon entrée en fonction, Tigellinus mit à ma disposition une pièce où s’entassaient des rouleaux poussiéreux. C’étaient les attendus des jugements concernant des citoyens de province qui avaient fait appel à l’empereur. Tigellinus mit à part une pile de rouleaux.

— J’ai reçu de superbes présents pour faire diligence dans ces affaires-là, dit-il. Règle-les d’abord. Je t’ai choisi parce que tu as su montrer en quelques moments graves, une certaine docilité et aussi parce que tu es si riche que nul ne doutera de ton intégrité. Pour le reste, les opinions exprimées à ton sujet, quand le sénat a pris connaissance de ta nomination, n’ont guère été flatteuses. Veille à ce que notre renom d’intégrité se répande dans les provinces. Si on t’offre des présents, refuse-les mais donne à entendre que c’est moi, le préfet, et nul autre, qui suis en mesure de presser le règlement d’une affaire. Mais souviens-toi que l’on ne peut jamais, en aucune circonstance, acheter le verdict final du prétoire. Néron seul prononce le jugement en s’appuyant sur nos avis.

Il allait partir mais, se ravisant, ajouta :

— Il y a le cas de ce magicien juif que nous maintenons en état d’arrestation depuis deux ans. Il faut le relâcher car durant sa grossesse, Poppée ne doit pas s’exposer aux manœuvres des jeteurs de sorts. Poppée favorise décidément trop les Juifs. Je ne tiens pas à m’occuper personnellement de celui-là. Il a déjà ensorcelé plusieurs de ses gardes prétoriens, au point que nous avons dû les remplacer.