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Ma tâche présenta moins de difficultés que je ne l’avais redouté. La plupart des affaires remontaient à l’époque de Burrus et elles avaient déjà été préparées par un légiste beaucoup plus compétent que moi. Je jetai un coup d’œil. curieux sur les documents concernant le magicien juif. À ma grande surprise, je vis qu’ils concernaient une vieille connaissance, Saul de Tarse. Il était accusé d’insulte au temple de Jérusalem et d’après ce que je lus, il avait été arrêté peu après que Pallas eût entraîné Félix dans sa chute. Le nouveau procurateur, Festus, avait fait transférer Paul à Rome pour qu’il y fût jugé.

S’il demeurait effectivement en état d’arrestation, on l’avait autorisé à circuler librement en ville, du moment qu’il subvenait lui-même aux frais de sa garde. Une lettre de Sénèque recommandait sa relaxe. J’ignorais que Paul fût assez riche pour supporter les frais d’un appel devant l’empereur.

En deux jours, j’avais préparé un grand nombre d’affaires dans lesquelles Néron pourrait montrer sa clémence et sa générosité. Mais, connaissant Paul, je jugeai plus sage de lui rendre visite pour lui éviter de commettre l’erreur de discourir trop longtemps quand il comparaîtrait devant Néron. En indisposant l’empereur par des bavardages inutiles, il risquait de compromettre une libération déjà décidée.

Paul jouissait de toutes les commodités possibles dans les deux pièces qu’il avait louées chez un Juif marchand de produits de luxe. Le thaumaturge avait beaucoup vieilli. Son visage s’était creusé de rides et son crâne était plus chauve que jamais. Conformément au règlement, il portait des fers, mais ses deux gardes prétoriens le laissaient vaquer à ses affaires, recevoir des visiteurs et envoyer des lettres partout où il le désirait.

Deux de ses disciples vivaient avec lui, ainsi que son médecin, un Juif du nom de Lucas d’Alexandrie. Il fallait vraiment que Paul fût riche pour s’offrir un logement si agréable à la place des puantes salles communes de la prison. Comme il n’était pas un criminel d’État, il aurait de toute façon échappé à la pire des geôles, la prison Mamertine.

Les rapports le désignaient de son nom légal de Saul mais pour lui manifester mes dispositions amicales, je l’appelai Paul en le saluant. Il me reconnut aussitôt et me salua comme un de ses intimes, au point que je fis sortir mon scribe et mes deux licteurs pour ne pas m’exposer au soupçon de partialité et à la récusation.

— Ton cas va être examiné incessamment, lui annonçai-je. C’est l’affaire de quelques jours. L’attente d’un héritier emplit l’empereur de clémence. Mais tu devras maîtriser ta langue quand tu comparaîtras devant lui.

Paul sourit, en homme qui connaissait la souffrance.

— J’ai reçu pour mission de prêcher la bonne parole, que le moment soit ou non favorable.

Par curiosité, je lui demandai pourquoi les prétoriens le considéraient comme un magicien. Il me raconta son transfert à Rome au cours duquel son navire avait fait naufrage. Quand il commença de montrer des signes de fatigue, Lucas acheva ce long récit. Paul m’assura que l’accusation d’insulte au temple de Jérusalem était parfaitement infondée, et le résultat d’un malentendu, si ce n’était de la malveillance. Le procurateur Félix l’aurait relâché sans hésiter s’il avait accepté de verser une somme suffisante.

Paul n’avait rien à reprocher aux Romains. En le transportant de Jérusalem à Césarée, ils lui avaient sauvé la vie. Quarante juifs fanatiques avaient juré de ne plus boire ni manger tant qu’ils ne l’auraient pas fait passer de vie à trépas. Mais, ajoutait Paul, avec un sourire dépourvu de rancœur, il était peu vraisemblable qu’ils fussent morts de faim. En fait, il était plutôt reconnaissant à ses gardiens de le protéger contre la fureur meurtrière des Juifs de Rome.

Je lui assurai que ses craintes étaient sans fondement. Sous le principat de Claude, les Juifs avaient reçu un sévère avertissement et évitaient désormais d’affronter les chrétiens à l’intérieur de l’enceinte de la cité. Céphas exerçait en outre une influence apaisante sur ses coreligionnaires et les avait persuadés d’éviter les Juifs. J’ajoutai que grâce à l’ancien pêcheur, les chrétiens étaient devenus beaucoup plus nombreux et comptaient maintenant un très petit contingent de Juifs non circoncis parmi eux.

Le nom de Céphas parut susciter quelque ressentiment chez Paul aussi bien que chez son médecin. Dans les premiers temps du séjour du prisonnier à Rome, Céphas s’était montré secourable et amical, et lui avait offert les services de son meilleur disciple et interprète grec, Marcus. Paul avait évidemment abusé de sa confiance en envoyant Marcus porter au loin des lettres dans les assemblées qu’il avait fondées et qu’il surveillait comme un lion sa proie. C’était sans doute la raison pour laquelle Céphas n’encourageait guère ses chrétiens à recevoir l’enseignement subtil de Paul.

Lucas me raconta que deux années durant, il avait voyagé à travers la Galilée et la Judée pour collecter les souvenirs des témoins de la vie de Jésus. Il avait noté scrupuleusement, en araméen, tout ce qu’il avait recueilli concernant ses miracles et son enseignement. Il envisageait sérieusement de publier en grec un récit de la vie de Jésus. Un riche Grec du nom de Théophilus, que Paul avait converti au christianisme, avait déjà promis de publier le livre.

Il me sembla que Paul recevait de splendides présents de ces assemblées chrétiennes de Corinthe et d’Asie qu’il s’employait à préserver, avec un soin jaloux, de tout contact avec les Juifs fidèles à la tradition comme avec les autres sectes chrétiennes. Je vis qu’il consacrait son temps à leur écrire des lettres d’admonestation, car à Rome même il n’avait guère de disciples.

Je pressentais qu’il aurait aimé demeurer à Rome après sa relaxe, mais je ne savais que trop quels troubles sa seule présence pouvait susciter en un lieu. S’il demeurait dans la cité, j’attirerais la colère des Juifs sur ma tête, et les chrétiens désunis s’entre déchireraient.

— Il n’y a pas assez de place pour deux coqs dans le même poulailler. Dans ton propre intérêt comme dans le mien, il vaudrait mieux que tu quittes Rome aussitôt relâché.

Le visage de Paul s’assombrit, mais il dit avec résignation que le Christ avait fait de lui un éternel voyageur qui ne pouvait demeurer longtemps au même endroit. Il irait en Ibérie, dans la province de Bétique, où se trouvaient plusieurs ports fondés par des Grecs, dans lesquels la langue des Hellènes était encore dominante. Je lui conseillai vivement de ne pas hésiter à pousser jusqu’en Bretagne si son dieu l’y incitait.

Mais, comme on peut s’en douter, en dépit de ma démarche bien intentionnée, Paul se montra incapable de garder bouche close quand on l’emmena devant Néron au prétoire. L’empereur était dans d’excellentes dispositions et aussitôt qu’il vit Paul, il s’exclama :

— Oh, oh ! On dirait bien que le prisonnier est juif ! Alors il faudra que je le relâche, si je ne veux pas m’exposer au courroux de Poppée. Elle est à un mois du terme et elle respecte plus que jamais le dieu des Juifs.

Avec un geste bienveillant, Néron fit mettre en marche la clepsydre pour décompter le temps de parole de la défense, puis se pencha sur les parchemins concernant une autre affaire et s’y absorba complètement. Paul estima le moment propice pour expliquer son cas tout au long et se débarrasser des accusations pesant contre lui. Il demanda donc à Néron de s’armer de patience, car il lui fallait exposer dans le détail les différends des Juifs, qui ne devaient pas lui être familiers.

Il commença à partir de Moïse et fit aussi le récit de sa propre vie, et en particulier de l’épisode de l’apparition du Christ au persécuteur des chrétiens.