Je glissai à Néron un rapport du procurateur Festus qui concluait que Paul n’était qu’une inoffensive tête fêlée, un érudit qui avait perdu la raison à force d’études. Le roi Hérode Agrippa, qui comprenait parfaitement les croyances des Juifs, avait aussi conseillé de le relâcher. Néron opinait du chef, comme s’il écoutait mais je ne crois pas qu’il comprit un mot de ce que disait Paul.
— … Aussi, poursuivait ce dernier, je ne puis m’empêcher d’obéir à la vision céleste. Oh ! si tes yeux pouvaient s’ouvrir et, se détournant des ténèbres, contempler la lumière et délaisser le royaume de Satan pour celui de Dieu ! Si tu croyais en Jésus de Nazareth, alors tous tes péchés te seraient remis et tu aurais droit à l’héritage parmi les saints hommes.
À cet instant, la clepsydre indiquant la fin de son temps de parole, Paul dut se taire.
— Mon ami, rétorqua fermement Néron, je ne désire en aucune façon que tu me couches sur ton testament. Je ne suis pas un captateur d’héritage, c’est pure calomnie que de le prétendre. Fais-le savoir aux autres Juifs. En revanche, tu me rendrais un service si tu consentais à prier ton dieu pour mon épouse Poppée. La chère femme semble placer une grande confiance dans ce dieu sur lequel tu as disserté avec tant de conviction.
Il ordonna de retirer ses fers à Paul et ajouta qu’une offrande votive serait envoyée au temple de Jérusalem comme preuve de son bon vouloir envers la foi juive. J’imagine que les Juifs éprouvèrent quelque mécontentement de ce verdict.
En quelques jours, nous tranchâmes une grande quantité d’affaires pendantes. La plupart des verdicts étaient l’acquittement. Si Tigellinus laissa dormir un certain nombre de dossiers, ce fut parce qu’il estimait financièrement avantageux de laisser les accusés mourir de vieillesse sans avoir été jugés. Deux mois plus tard, je fus relevé de mes fonctions de préteur, mon zèle et mon incorruptibilité furent l’objet d’un éloge public et l’on ne médit plus autant de moi.
La session à laquelle j’avais participé passa à la postérité en raison de l’affaire du meurtre de Pedanus Secudus, qui causa une grande sensation dans tout Rome. Il avait été brutalement assassiné dans son lit, à coups de poignard, par un de ses esclaves. La vraie raison de cet attentat ne tut jamais découverte, mais je puis affirmer en toute sincérité que je ne crois pas que mon beau-père y fût mêlé.
Selon une loi vénérable, si un esclave tue son maître, tous les esclaves de la maison doivent être mis à mort. C’est une loi fort utile, dictée par une longue expérience et les nécessités de l’ordre public. Mais Pedanus avait abrité plus de cinq cents esclaves sous son toit. La plèbe s’émut et barra l’accès au lieu de l’exécution. Le sénat dut se réunir pour débattre de l’affaire. Le fait le plus étonnant, et le plus révélateur de la décadence de nos coutumes, fut que quelques sénateurs tentèrent sérieusement d’entraver le cours de la loi. Plusieurs amis de Sénèque déclarèrent publiquement qu’à leur point de vue, un esclave était aussi un être humain et qu’il n’était pas convenable de punir l’innocent avec le coupable. Mon propre père et le sénateur Pudens se levèrent pour dénoncer tant de cruauté. On trouva même des excuses à l’esclave qui n’avait fait que se venger d’une longue série d’injustices.
Si la clémence l’emportait, fit-on observer avec quelque raison, qui pourrait encore se sentir en sûreté sous son propre toit ? Nos aïeux, qui avaient édicté cette loi, se méfiaient à juste titre de tous les esclaves, et même de ceux qui étaient nés dans la maison et s’étaient depuis l’enfance attachés à leur maître. Et de nos jours, nombre des esclaves venaient de pays totalement étrangers, où l’on respectait des coutumes et des dieux inconnus.
Pour la première fois il apparaissait que, jusque dans le sénat lui-même, se trouvaient des hommes qui avaient embrassé la religion étrangère et qui s’employaient à présent a défendre leurs coreligionnaires. À l’instant du vote, fort heureusement pour Rome, les partisans de la loi l’emportèrent.
La populace s’était amassée autour de la demeure de Pedanus, ramassait des pierres et menaçait d’allumer des incendies. Les prétoriens furent appelés en renfort des vigiles et Néron fit une proclamation énergique. Une double rangée de soldats prit position le long des rues que devaient parcourir les cinq cents condamnés jusqu’au lieu de leur supplice.
On jeta des pierres et l’on cria des insultes, mais il n’y eut pas véritablement d’émeute. Apparemment, un grand nombre d’esclaves de Pedanus étaient des chrétiens, car des sectataires de cette foi s’étaient mêlés à la foule en l’adjurant de ne pas céder à la violence, car leur doctrine interdisait de rendre le mal par le mal.
Cette affaire eut au moins pour résultat positif que mon beau-père retrouva sa charge de préfet de la cité. Le sénat et la plèbe eurent bientôt un autre sujet de préoccupation : la grossesse de Poppée commençait à éveiller une certaine compassion dans ce peuple versatile.
Néron voulut que son fils naquît à Antium où lui-même avait vu le jour. Il pensait peut-être qu’un événement si heureux délivrerait de ses affligeants fantômes le domaine qu’il avait hérité d’Agrippine. J’eus le plaisir de revoir Poppée avant qu’elle n’eût gagné Antium. La grossesse n’avait pas affaibli sa beauté et ses yeux avaient pris une douce et féminine lueur.
— Est-il vrai, lui demandai-je précautionneusement, que tu adores désormais le dieu juif ? C’est ce qu’on prétend à Rome. On dit que tu pousses Néron à favoriser les Juifs aux dépends des autres.
— Il faut bien reconnaître que la prophétie juive s’est vérifiée. Au plus fort des difficultés, pour affermir ma position, j’ai promis de toujours respecter leur dieu, qui est si puissant qu’il n’en existe même pas d’image. Et Moïse aussi. Je n’aurais jamais osé aller accoucher à Antium si je n’avais pu emmener un médecin juif avec moi. Je prends aussi avec moi plusieurs vieilles sages femmes juives et bien sûr, un médecin grec et un médecin romain, tous deux fort compétents, pour être tout à fait sûre de mon affaire.
— As-tu entendu parler de Jésus de Nazareth, le roi des Juifs ?
— Je sais qu’il y a différentes sortes de saints parmi eux. Leurs lois sont strictes, mais une femme dévote dans ma position n’a pas à se préoccuper des lois, du moment que je reconnais leur Moïse cornu et que je ne bois pas de sang.
Je compris que ses idées sur la foi juive n’étaient pas plus précises que celles de la plupart des autres Romains qui n’imaginaient même pas qu’il pût exister un dieu sans image.
Ainsi donc, Poppée prit la route d’Antium et je souhaitai bientôt que son fils naquît au plus vite, car Néron était un compagnon fatigant durant la période d’attente. Quand il chantait, il fallait le féliciter d’abondance. Quand il conduisait un quadrige, il fallait louer ses talents. Il revit Acté en secret et eut de brèves liaisons avec des dames de noble naissance peu scrupuleuses sur le chapitre du mariage. Tigellinus lui présenta ses gitons. Quand nous en discutâmes, Néron invoqua l’exemple des Grecs :
— Quand la coupe m’a été arrachée des mains, j’ai été sanctifié. C’était un présage annonçant que je serais déifié après ma mort. Les dieux goûtent les plaisirs des deux sexes. Je ne saurais me sentir tout à fait divin si je ne jouissais pas des beaux garçons. Et puis, Poppée préfère savoir que je me divertis avec des garçons, si j’en ressens le besoin, plutôt qu’avec des femmes ambitieuses. Ainsi, elle n’a pas besoin de craindre que j’aille engrosser quelque dame par erreur.
Je ne voyais plus que rarement mon fils Jucundus. Barbus avait quitté ma demeure pour celle de Tullia. En effet, il se considérait comme le mentor de l’enfant, qui en avait bien besoin car Tullia lui gâtait le caractère en lui passant tous ses caprices. Pour moi, il devenait, à chacune de mes visites, un peu plus étranger.