Sabine ne me tolérait plus dans sa maison que lorsqu’elle avait besoin d’argent. Le petit Lausus aussi n’était pour moi qu’un étranger. À mon grand étonnement, il avait la peau sombre et des cheveux bouclés. Je n’éprouvais aucun désir de le prendre dans mes bras et de jouer avec lui et Sabine me traitait de père dénaturé.
Je lui fis observer qu’il avait son content de pères et de compagnons de jeu parmi les dresseurs de fauves. Je ne mentais pas. Si je manifestais le moindre désir de voir le garçon, Épaphroditus apparaissait soudain, pour m’infliger la démonstration que Lausus le préférait. Sabine blêmit en entendant ma remarque et hurla avec fureur qu’en public au moins, je devrais m’abstenir de remarques inconvenantes.
Elle s’était constituée son propre cercle d’amies parmi les patriciennes qui emmenaient leurs enfants voir les animaux et les intrépides tours des dompteurs. Dans les nobles familles, il était à la mode d’élever des gazelles ou des léopards et j’avais les plus grandes peines à lutter contre les entreprises de malandrins peu scrupuleux qui me disputaient mon seul droit, le monopole du commerce des animaux sauvages, et en importaient à bas prix. Outre les léopards et les gazelles, je faisais aussi venir à Rome des limiers sauvages bretons.
Poppée donna enfin le jour à une fille bien formée, et Néron se réjouit autant que s’il avait eu un fils. Il couvrit Poppée de cadeaux et se conduisit en tout point comme un père ivre de bonheur.
Le sénat au grand complet se déplaça à Antium pour présenter ses vœux, suivi par tout ce qui à Rome s’estimait important. Les barques du fleuve et les navires d’Ostie étaient bondés. La mauvaise route d’Aricia à Antium était si encombrée de véhicules et de litières que le trafic s’y écoulait avec une intolérable lenteur.
L’enfant reçut le nom de Claudia et aussi le nom honorifique d’Augusta. Quand on fit les libations, quelque esprit simple osa suggérer que Poppée fût honorée de même manière et nul ne s’avisa de s’opposer à cette suggestion, car Néron était présent. Poppée envoya certains objets d’or au temple de Jérusalem et son médecin juif reçut le droit de cité romain.
Pour ma part, j’étais parfaitement préparé à remplir les devoirs de ma charge. Durant les fêtes d’action de grâces, nous présentâmes dans le théâtre de bois des combats d’animaux si habilement arrangés que, pour la première fois, ils surpassèrent aux yeux du public l’intérêt des courses de chevaux du grand cirque. Les vestales honorèrent mes spectacles de leur présence et j’entendis dire ici et là que j’avais porté le dressage des fauves au rang d’un des beaux-arts.
Sabine parut dans l’arène, dans un char tiré par quatre lions. Elle récolta de longs applaudissements. En dépit d’immenses difficultés, j’avais réussi à me procurer des singes géants pour remplacer ceux qui étaient morts. J’avais obtenu qu’on me les livrât jeunes. Ils étaient soignés et dressés par des nains au teint jaune venus comme eux du plus profond des forêts africaines.
Ces bêtes savaient se battre entre elles à coups de pierres et de gourdins. Je fis revêtir aux mieux dressées la tenue des gladiateurs et certains spectateurs en furent si impressionnés qu’ils refusèrent de croire qu’il s’agissait d’animaux. Il y eut à ce sujet une discussion sur les gradins, qui dégénéra en une rixe au cours de laquelle un citoyen fut tué et une douzaine d’autres blessés. Ainsi donc la représentation dans son ensemble se déroula aussi bien qu’on pouvait l’espérer.
Je reçus cette fois une compensation pour l’argent dépensé dans l’affaire, car l’œil avaricieux de Sénèque avait cessé de surveiller les finances de l’État. Néron ne faisant guère de différence entre sa caisse personnelle et le trésor public, je me fis attribuer par l’une et par l’autre des fonds que je plaçai, avec l’aide de mes affranchis, dans des insulae à Rome et des terres à Caere.
Le bonheur paternel de Néron fut de courte durée. En cet automne pluvieux, les eaux du Tibre gonflèrent, atteignant un niveau alarmant. Leurs vapeurs malsaines provoquèrent plans la ville une épidémie de maux de gorge, affection bénigne pour les adultes mais beaucoup plus grave pour les enfants qui moururent en grand nombre.
Même Néron en fut affecté. Il s’enroua au point d’être presque incapable de parler et craignit d’avoir perdu sa voix pour toujours. Des sacrifices d’apaisement des dieux furent commandés dans tous les temples, aussi bien par l’État que par des citoyens. Il commençait à peine à recouvrer la voix que sa fille tombait malade. En dépit des efforts des médecins et des prières des Juifs, l’enfant mourut en quelques jours. Épuisée de veille et de chagrin, Poppée reprocha avec fureur à Néron d’avoir pris dans ses bras l’enfant et de lui avoir donné des baisers, alors qu’il était déjà malade.
Dans l’excès de sa superstition, Néron se convainquit que les sacrifices publics et privés n’avaient pas suffi pour apaiser les dieux et sauver sa voix. Ils avaient aussi exigé la vie de sa fille. Cette réflexion affermit sa conviction qu’il était appelé à devenir le plus grand artiste de son temps, et son chagrin en lut adouci.
Le sénat ému attribua immédiatement le rang de déesse à Claudia Augusta et l’accompagnement du coussin dans ses funérailles. Un temple serait érigé en son honneur et un clergé constitué pour son culte. Néron avait la conviction secrète que c’était en fait sa voix qui était adorée dans ce sanctuaire et que les sacrifices la magnifieraient toujours plus.
Ainsi le culte nouveau eut un rituel secret, à côté des sacrifices officiels. Et de même que sa voix s’était affermie après la mort d’Agrippine, elle avait pris de la puissance et résonnait à présent avec tant de douceur que ses auditeurs en étaient charmés. Quant à moi, je n’étais nullement bouleversé quand je l’écoutais, mais je répète ce que des juges plus avertis que moi déclaraient.
Apprenant que les chanteurs au timbre grave se devaient d’être corpulents pour supporter les épreuves de leur art, Néron laissa gonfler ses joues et ses multiples mentons. Poppée n’était que trop heureuse qu’il se consacrât aux vocalises plutôt qu’aux débauches.
Après la mort de sa fille, Néron consacra donc tout l’hiver à entraîner sa voix et les affaires de l’État ne furent plus à ses yeux que des tracas inutiles. Il négligeait les réunions du sénat par crainte de prendre froid sur le sol glacé de la curie.
Il y venait les pieds enveloppés de laine et se levait toujours dans une attitude pleine d’humilité lorsque le consul lui adressait la parole. À son premier éternuement, il se retirait en toute hâte, laissant les commissions du sénat régler les questions importantes.
Un jour d’hiver, peu avant les saturnales, Claudia me fit savoir qu’elle désirait s’entretenir avec moi de questions importantes et confidentielles. Quand j’eus terminé de régler les affaires du moment avec mes clients et mes affranchis, je lui permis de venir dans ma chambre. Je redoutais qu’elle ne se remît à parler de repentance et de baptême chrétien.
— Ô Minutus, gémit-elle, je suis la proie de sentiments contradictoires. Je suis tiraillée de droite et de gauche et me sens comme un cordage près de rompre. J’ai fait quelque chose dont je n’ai pas osé te parler jusqu’à maintenant. Mais d’abord, regarde-moi. Trouves-tu que j’ai changé en quelque façon ?
Pour dire la vérité, elle m’avait été si souvent insupportable, avec son bavardage chrétien et ses airs entendus, que je ne voulais même plus la regarder. Mais touché par son ton soumis, je l’examinai un peu plus attentivement et, à ma grande surprise, vis que son hâle d’esclave avait cédé la place à un beau teint pâle. Élégamment vêtue, elle était coiffée à la dernière mode grecque.