Dans un grand envol de toge, je me ruai vers la ménagerie, ignorant la foule et les saluts des gens de connaissance. Je ne me fis pas même annoncer à mon épouse et me précipitai dans sa chambre sans prendre garde aux efforts des esclaves pour m’en empêcher.
Sabine s’arracha aux bras d’Épaphroditus et bondit vers moi, écumante comme un lion furieux, les yeux lançant des éclairs.
— Est-ce là un comportement digne de toi, Minutus ? s’écria-t-elle. As-tu perdu la dernière parcelle de raison qui te restait ? Comme tu vois, j’étais en train d’enlever avec ma langue une poussière qui s’est nichée dans l’œil d’Épaphroditus. Il en était à moitié aveuglé et bien incapable de commencer le dressage des lions que nous avons reçus de Numidie.
— J’ai vu de mes propres yeux, aboyai-je, qu’il était fort capable de s’emparer d’une certaine partie de toi. Apportez-moi mon épée, que je tue cet esclave sans vergogne qui souille ma couche conjugale.
Dissimulant tant bien que mal sa nudité, Sabine bondit vers la porte en chassant les esclaves et la claqua.
— Tu sais bien que nous nous vêtions aussi peu que possible quand nous dressons les bêtes, dit-elle. Les claquements du tissu ne font qu’irriter les lions. Tu as eu la berlue. Tu n’as plus qu’à demander pardon à Épaphroditus de l’avoir traité d’esclave. Il a reçu son bâton d’affranchi il y a longtemps, et aussi le droit de cité, de la main de l’empereur, pour ses exploits dans l’arène.
Sentant ma résolution vaciller, je n’en continuai pas moins à réclamer mon épée d’une voix suraiguë.
— J’exige sur-le-champ une explication pour les infâmes rumeurs qui courent sur ton compte à travers Rome, ajoutai-je. Et demain, j’en appellerai à l’empereur pour obtenir le divorce.
Sabine se raidit et d’un coup d’œil. invita Épaphroditus à entrer en action.
— Étrangle-le, lui dit-elle froidement. Nous l’envelopperons dans une couverture pour le jeter aux lions. Il ne sera pas le premier à mourir d’un accident de dressage.
Les poignes énormes d’Épaphroditus se tendirent vers mon cou. Il était très puissamment bâti et me dépassait d’une tête. Du fond de mon juste courroux, je commençai de craindre pour ma vie.
— Attends, Sabine, ne te méprends pas, m’empressai-je de dire. Pourquoi insulterais-je le père de mon fils ?
Épaphroditus est un citoyen et mon égal. Réglons cette affaire ensemble. Je suis sûr qu’aucun d’entre nous ne désire de scandale public.
— Je ne suis pas un homme pitoyable, observa Épaphroditus, mais je ne tiens pas réellement à étrangler ton époux, Sabine. Il a toujours fermé les yeux sur notre liaison. Il a sans doute ses raisons pour vouloir un divorce. Toi-même, tu soupires souvent après ta liberté. Alors, sois raisonnable, Sabine.
Mais elle rétorqua, railleuse :
— Ainsi donc, tes genoux s’entrechoquent à la seule vue de cette loque ? Seraient-ce les cicatrices de ses anciens combats qui te font reculer, toi, un homme de ta trempe ? Qu’Hercule nous ait en pitié ! Ce qu’il y a de meilleur en toi est plus grand que ton courage ! Ne vois-tu pas qu’il serait bien plus simple pour nous de l’étrangler et d’hériter de ses biens, plutôt que de nous couvrir d’opprobre pour son seul profit ?
Évitant mon regard, Épaphroditus serra consciencieusement mon cou dans une étreinte d’airain qui rendait toute velléité de défense impossible. Ma voix mourut, le monde dansa devant mes yeux, mais je m’efforçai d’indiquer par geste que je désirais encore marchander mon sort. Épaphroditus relâcha la pression de ses doigts. Je parvins à croasser :
— Bien entendu, tu pourras conserver la propriété de la ménagerie et sa direction, si nous nous séparons comme des personnes raisonnables. Ma chère Sabine, pardonne mon irascibilité. Ton fils portera mon nom et héritera, le moment venu, sa part de mes biens. Au nom du lien d’amour qui nous a unis autrefois, je ne désire pas que tu te rendes coupable d’un crime car, d’une manière ou d’une autre, il sera découvert. Vidons ensemble quelques coupes et partageons un repas de réconciliation, toi, moi, et mon… beau-frère adoptif, cet homme que je ne puis que respecter, car ses muscles sont bien puissants.
Brusquement, Épaphroditus éclata en sanglots et m’embrassa.
— Non, non, cria-t-il. Ce n’est pas possible, je ne puis t’étrangler. Soyons amis, tous trois. Ce serait un grand honneur pour moi si tu consentais réellement à prendre place à la même table que moi.
Moi aussi, j’avais des larmes dans les yeux, des larmes de douleur et de soulagement mêlés.
— C’est bien le moins ! m’exclamai-je. J’ai déjà partagé ma femme avec toi. Alors je m’honore en t’honorant.
Quand Sabine vit nos embrassades, elle revint elle aussi à la raison. Nous fîmes apporter ce qu’il y avait de mieux dans la maison en fait de victuailles, nous bûmes de concert et mandâmes même près de nous l’enfant, pour qu’Épaphroditus pût le prendre dans ses bras et lui parler. Alors, un frisson glacé me parcourut le dos à l’idée de ce qui aurait pu arriver à cause de ma propre stupidité. Mais le vin calma cette anxiété rétrospective.
Quand nous eûmes convenablement arrosé un excellent repas, la mélancolie me submergea.
— Comment les choses ont-elles pu en venir là ? demandai-je à Sabine. Nous étions si heureux ensemble et, au début, j’étais si heureux avec toi !
— Tu n’as jamais compris ma vraie nature, ô Minutus. Mais je ne te le reproche pas. Je regrette beaucoup la méchanceté de ces paroles par lesquelles j’ai insulté ta virilité un jour. Si tu avais marqué mon corps de coups, comme je t’ai marqué lors de notre première rencontre, si seulement tu m’avais fouettée quelquefois, tout aurait pu être différent. Te souviens-tu de notre nuit de noce ? Je t’ai suppliée en vain de me prendre de force. Mais il n’y avait nulle trace en toi de cette virilité que j’avais rêvée, de cette merveilleuse brutalité du ravisseur qui aurait usé de moi à sa guise, en dépit de mes cris, de mes menaces, de mes morsures et de mes coups de pied.
— J’ai toujours cru, dis-je, confondu, que la femme cherchait dans l’amour la tendresse et le sentiment d’être protégée.
Sabine secoua la tête, avec une moue apitoyée.
Quand nous fûmes tombés d’accord sur les mesures financières nécessaires et que j’eus abreuvé Épaphroditus d’éloges à satiété, l’appelant un homme d’honneur et le plus grand artiste de son espèce, je quittai la ménagerie pour me rendre chez Flavius Sabinus. Fortifié par le vin que j’avais bu, j’étais résolu à demander le divorce. À la vérité, je craignais presque davantage sa colère que celle de Sabine.
Mais lui aussi détourna les yeux :
— J’avais noté depuis longtemps que tout n’allait pas pour le mieux dans votre union. Mais j’ose espérer que tu ne laisseras pas ce divorce entacher les sentiments d’amitié et de respect mutuels qui n’ont cessé de grandir entre nous. Pat exemple, je me trouverais fort gêné si tu faisais saisir les biens que je t’ai hypothéqués. Nous autres Flaviens, nous ne sommes pas riches. On dit que mon frère Vespasien gagne sa vie en vendant des mules. Dans sa charge de proconsul d’Afrique, il s’est encore appauvri. Je crains qu’il ne soit obligé de quitter le sénat si le censeur découvre qu’il ne possède pas la richesse nécessaire pour y figurer.
Néron était parti à l’improviste pour Naples. Il s’était mis en tête de réserver à cette ville sa première apparition de chanteur en public, l’ascendance grecque des habitants les rendant plus sensibles à son art. Quoique imbu de son talent, Néron était saisi de panique avant chaque représentation. Il tremblait et transpirait tant qu’il avait dû se constituer une claque payée qui le libérait de l’anxiété en provoquant les premiers applaudissements.
Je me lançai sur les routes à sa suite. À mon arrivée, le délicieux théâtre de Naples était plein à craquer et la splendide voix de Néron plongeait le public dans l’extase. La joie d’un petit groupe de visiteurs d’Alexandrie était particulièrement remarquable, car ils l’exprimaient à leur rustique manière, en frappant en rythme dans leurs mains.