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Néron éclata de rire et dit qu’il avait compris depuis longtemps que c’était pure perversion de ma part d’avoir persévéré dans cette union jusqu’à ce jour. Avec un vif intérêt, il me demanda s’il était bien vrai que Sabine pratiquât le coït avec les singes africains géants, comme on le racontait dans la cité, et me donna à entendre qu’aucun préjugé ne le retiendrait d’assister en personne à ce spectacle, pourvu que ce fût en secret. Je lui conseillai de s’adresser directement à Sabine car elle et moi en étions venus à ne plus supporter la présence l’un de l’autre. Néron demanda à ce que, toute divorcée qu’elle fût, j’autorisasse Sabine à se produire encore dans l’arène pour le divertissement du peuple. Je reçus notification du divorce le lendemain et fus même dispensé du paiement des droits.

Pour avoir organisé ce récital de Néron qui suscita bien de l’étonnement et bien des discussions, j’acquis la réputation d’un homme impudent et sans scrupule. À cette époque, les ennemis de Néron s’étaient mis en peine de répandre d’horribles histoires sur son compte, suivant un procédé auquel lui-même n’avait pas craint de recourir lors de la répudiation d’Octavie : plus le mensonge est gros et plus on le croit.

Après m’être exposé aux plus grands périls pour obtenir ce divorce, je me trouvai confronté à une nouvelle difficulté. Cette séparation me soulageait en ce qu’elle me libérait de Sabine, mais il ne pouvait être question pour moi d’épouser Claudia. Je considérais qu’elle exagérait beaucoup la signification de notre amourette de jeunesse.

Je lui expliquai avec beaucoup de fermeté que j’estimais que les hommes n’étaient nullement tenus de se marier avec toutes les femmes qui leur tombaient dans les bras. Nul commerce sensé ne serait plus possible entre hommes et femmes si l’on se conformait à un tel principe. Selon moi, ce qui s’était passé entre nous n’était pas un péché et ne la dégradait point.

À ce qu’on m’avait raconté, le Christ lui-même s’était refusé à juger la femme adultère, en disant que ceux qui l’accusaient étaient aussi coupables qu’elle. Mais Claudia, furieuse, me répliqua qu’elle connaissait mieux que moi les enseignements du Christ, pour les avoir entendus de la bouche de Céphas. Elle avait chu dans le péché avec moi et elle était pécheresse et se sentait un peu plus pécheresse à chaque fois qu’elle me voyait.

Je m’employais donc à l’éviter le plus possible, pour qu’elle ne se sentît pas trop souvent pécheresse. Je me lançai dans de nouvelles entreprises qui me prirent tout mon temps et, en renforçant ma position, assoupirent mes inquiétudes. L’un de mes affranchis me fit comprendre que la vraie richesse venait du commerce du blé et de l’huile. Comparés au négoce des denrées de première nécessité, ceux de la soie chinoise, des épices indiennes et des autres produits de luxe n’étaient que bagatelles. L’importation d’animaux sauvages m’avait permis de tisser un réseau de relations commerciales en Afrique et en Ibérie, entre autres. Mon amitié avec Funius Rufus me permit d’investir dans le commerce du blé et mon affranchi s’en fut en Ibérie installer un comptoir d’achat d’huile.

Ces activités m’amenèrent souvent à Ostie où je pus voir qu’une ville fort bien bâtie était sortie de terre. Claudia m’avait longtemps tracassé au sujet de mes insulae de Subure et du quartier du cirque sur l’Aventin. Elle m’accusait d’en tirer des profits criminels, les locataires vivant dans un entassement inhumain, dans des pièces sales et malsaines. Je devinai que les chrétiens les plus pauvres s’étaient plaints à elle dans l’espoir que je baisserais les loyers.

Si je leur avais donné satisfaction, les demandes déjà pléthoriques de location de mes appartements, seraient décuplées et les autres propriétaires m’accuseraient de concurrence déloyale. Je n’ignorais pas non plus que les immeubles étaient décrépis et que les réparations entraîneraient beaucoup de dépenses en un moment où j’avais besoin de toutes mes liquidités et même d’emprunter pour financer mes entreprises d’importation de blé et d’huile. Aussi ma décision fut-elle vite prise. Je vendis d’un coup presque tous mes immeubles de rapport et achetai quelques terrains à bâtir fort bon marché dans la périphérie d’Ostie.

Mais Claudia me reprocha amèrement cette opération. À l’en croire, j’avais placé mes anciens locataires dans une situation encore plus pénible. Leurs nouveaux propriétaires n’avaient fait aucune réparation et s’étaient contentés d’élever les loyers pour se rembourser de l’achat des immeubles. Je rétorquai à Claudia qu’elle n’avait pas la moindre lumière sur ce que pouvaient être les questions financières. Tout ce qu’elle savait faire, c’était gaspiller mon argent en charités qui ne me rapportaient pas même de la popularité. Les chrétiens jugeaient naturel d’aider les pauvres et ne remerciaient que le Christ de ce qu’ils recevaient.

Claudia me répondait en me reprochant de dépenser d’énormes sommes dans d’impies représentations théâtrales. Elle ne faisait aucune différence entre le drame et les spectacles d’animaux de l’amphithéâtre, et elle ne m’écouta même pas quand j’essayai de lui expliquer que mon rang de préteur et la position de mon père exigeaient que je fisse donner des représentations. Une personne de ma condition se doit de rechercher la faveur du public. Les chrétiens, eux, ne sont pour la plupart que des esclaves et des misérables ne jouissant pas du droit de cité.

Je ne pus imposer silence à Claudia qu’en lui déclarant que son langage n’était pas celui d’une authentique représentante des Claudiens. Son père était si passionné des spectacles de l’amphithéâtre qu’il y prenait ses repas pendant que les fauves dévoraient quelque criminel, alors que les gens respectables quittaient l’amphithéâtre le temps de se restaurer. Néron, qui était bien plus humain, avait dès le début de son principat interdit qu’on jetât au bêtes les criminels et ne permettait pas que les gladiateurs combattissent jusqu’à la dernière goutte de sang.

Je dois avouer qu’à l’occasion, je mettais fin aux sempiternels bavardages de Claudia en abusant de sa faiblesse féminine. Je lui fermai la bouche de baisers et la caressais jusqu’à ce qu’elle rie, incapable de résister plus longtemps à la tentation, et se jetât dans mes bras. Mais lorsque j’étais parvenu à mes fins, elle sombrait dans une mélancolie plus noire encore, me menaçant souvent de la colère de sa demi-sœur Antonia pour m’obliger à réparer ma faute en l’épousant. Comme si la colère d’Antonia pût encore menacer quiconque !

Quand Claudia partageait ma couche, je ne prenais nulle précaution pour éviter que notre union portât des fruits. Même si je me refusais à y penser, je savais à quelles épreuves avait été soumise Claudia à Misenum et me fiais au proverbe qui dit que nulle herbe ne pousse sur les voies publiques.

Quelles ne furent donc pas mon horreur et ma surprise lorsqu’un jour, à mon retour d’Ostie, Claudia m’attira dans un coin et, les yeux brillants de fierté, me murmura à l’oreille qu’elle était enceinte des mes œuvres. Je refusai d’abord de la croire, la prétendant victime de son imagination ou affectée de quelque maladie féminine. Je me hâtai de convoquer un médecin grec qui avait étudié à Alexandrie, mais ne voulut pas non plus prêter foi à ses propos, lorsqu’il me déclara que Claudia ne se trompait pas, son urine ayant fait rapidement germer un grain de blé, ce qui était un signe sûr de grossesse.

Un soir, en rentrant dans ma demeure de l’Aventin, l’esprit serein et tout à fait ignorant de ce qui m’attendait, je trouvai dans le grand triclinium Antonia, la femme de Claude, et la vieille Pauline que je n’avais plus revue depuis mon départ pour l’Achaïe. Ses jeûnes l’avaient considérablement amaigrie et elle était toujours vêtue de noir. Dans ses yeux vénérables brillait une lueur surnaturelle.