— C’est un vrai temps d’incendie sur Rome, déclara-t-elle.
On aurait cru que sa tête s’était soudain éclaircie. Elle entreprit de narrer pour la centième fois l’histoire de l’incendie qui avait ravagé les pentes de l’Aventin bien des années auparavant. Le banquier de mon père avait racheté les terrains incendiés à un prix fort avantageux et y avait fait bâtir les appartements dont je tirais la totalité du revenu nécessaire à mon statut de chevalier, jusqu’à ma décision de les vendre, l’hiver précédent.
En humant l’air, moi aussi, j’y décelai l’odeur de la fumée, mais je ne m’en souciais guère, sachant que les vigiles étaient en alerte dans les différents quartiers de la ville et qu’il était partout interdit d’y allumer des feux par une telle chaleur. Il n’y avait même pas de vent. L’air immobile était suffocant dès le petit matin.
On entendait retentir l’appel des trompes, quelque part dans le lointain, ainsi qu’une curieuse rumeur, mais ce ne fut qu’en route pour le centre de la ville que je découvris l’incendie qui ravageait tout un côté du grand hippodrome face au Palatin. D’énormes nuages de fumée s’élevaient en tourbillonnant au-dessus des échoppes des marchands de cire, d’encens et de parures. Ces baraques hautement inflammables étaient dépourvues de mur coupe-feu et l’incendie s’y était répandu à la vitesse de l’éclair.
La foule grouillait comme fourmis autour du sinistre. Je crus distinguer des vigiles de trois quartiers au moins, occupés à ouvrir des tranchées pour empêcher la mer de flammes de s’étendre encore. Jamais je n’avais vu d’incendie de cette taille. C’était un spectacle oppressant qui ne parvint toutefois pas à m’inquiéter outre mesure. Je songeai même que les vigiles de notre propre quartier, loin de venir à la rescousse, eussent mieux fait de demeurer sur les pentes de l’Aventin pour y monter la garde.
J’envoyai l’un de mes gens avertir Claudia et la maisonnée et, au passage, allai m’enquérir à la préfecture des causes du sinistre. Une estafette à cheval était partie chercher mon ex-beau-père dans sa maison de campagne, mais, dans l’intervalle, son second semblait avoir la situation bien en main.
Il blâmait la négligence des petits marchands juifs et des gens du cirque qui tenaient boutique près de la porte de Capoue, mais estimait que leurs marchandises extrêmement inflammables seraient vite consumées. De fait, il s’inquiétait beaucoup plus de la nécessité de maintenir l’ordre que des difficultés de la lutte contre l’incendie, car la canaille et de nombreux esclaves s’étaient précipités sur les lieux dans l’espoir de tirer profit de l’occasion en pillant les boutiques du cirque.
Après avoir inspecté la ménagerie, qui souffrait beaucoup de la chaleur, et consulté le vétérinaire sur le moyen de conserver notre provision de viande si périssable, je donnai l’ordre de distribuer des rations d’eau supplémentaires à tous les animaux et veillai à ce que toutes les cages fussent abondamment arrosées. Je conversai avec Sabine en toute amitié car, depuis notre divorce, nous étions en bien meilleurs termes.
Sabine me demanda de me rendre aussitôt auprès du surintendant des eaux afin de m’assurer que la ménagerie continuerait d’être approvisionnée malgré le feu. Je lui affirmai qu’il était inutile de s’en soucier, car les chefs de toutes les maisons nobles y seraient déjà pour les mêmes raisons, désireux de pouvoir continuer à faire arroser leurs jardins en cette période de canicule.
Au service des eaux, on me confirma qu’il n’était pas possible de modifier la distribution sans une décision du sénat ou un ordre impérial. Le rationnement resterait donc le même, puisque le sénat ne s’assemblait pas en été si l’État n’était pas menacé et que Néron était à Antium.
Rasséréné, je gravis le Palatin, passant devant les bâtiments déserts du palais, pour me joindre à la foule des badauds qui s’amassaient sur les hauteurs dominant le grand cirque. C’étaient surtout des esclaves, jardiniers et domestiques de la maison impériale. Nul ne semblait s’en faire outre mesure, alors même que toute la cuvette que nous dominions n’était plus qu’une fournaise ardente et bouillonnante.
L’incendie était d’une violence telle que des tourbillons de chaleur montaient jusqu’à nous et qu’un vent brûlant nous soufflait sans cesse au visage. Quelques esclaves tapaient du pied sans grand enthousiasme pour éteindre les petits foyers qui s’allumaient dans l’herbe sèche, et quelqu’un poussa un juron en constatant qu’une flammèche avait percé un trou dans sa tunique. Mais l’irrigation et l’arrosage des jardins continuaient et personne ne paraissait inquiet. L’unique expression d’intérêt des badauds était pour le spectacle grandiose qui s’offrait à leur vue. Quand, cherchant à distinguer l’Aventin à travers les volutes de fumée, je discernai mon propre quartier, ce fut pour m’apercevoir que l’incendie avait commencé à monter lentement mais sûrement la pente, et menaçait mes domaines. Congédiant ma suite en lui enjoignant de regagner la maison, j’empruntai un cheval dans les écuries de Néron. J’aperçus alors un messager dont la monture était lancée au galop dans la voie Sacrée, du côté du Forum.
Là-bas, les plus prudents fermaient déjà les contrevents de leurs échoppes et seules les boutiques les plus importantes demeuraient ouvertes, les matrones continuant à y faire leurs achats comme à l’accoutumée. Je pus regagner la maison en faisant un détour par les berges du Tibre, croisant en chemin un grand nombre de pillards qui couraient à travers la fumée les bras chargés de butin.
Les ruelles étroites étaient encombrées d’une foule inquiète. Des mères en larmes appelaient leurs enfants, tandis que les chefs de famille, debout sur le pas de leur porte, s’interpellaient anxieusement, ne sachant quel parti prendre. Nul n’est jamais tenté d’abandonner sa demeure et de la laisser vide pendant un grand incendie, car les vigiles seraient bien incapables de maintenir l’ordre.
Bien des gens murmuraient déjà que l’empereur aurait dû revenir d’Antium. Et moi-même, je me mis à penser que des mesures d’urgence s’imposaient. Je ne pouvais que remercier ma bonne fortune du fait que mes ménageries fussent situées un peu à l’extérieur de la ville, de l’autre côté du Champ de Mars.
Quand j’arrivai chez moi, je fis sortir des litières et des porteurs et ordonnai à Claudia et à tante Laelia de gagner le quatorzième district, de l’autre côté du Tibre, en emmenant tous nos gens. Tout ce que l’on pouvait transporter à dos d’homme de nos biens les plus précieux devait partir aussi, car il était impossible de se procurer des véhicules pendant le jour.
Seuls le portier et les esclaves les plus robustes furent laissés en arrière pour s’opposer au pillage. Je leur confiai des armes étant donné le caractère exceptionnel des circonstances. Mais il importait de faire vite, car je prévoyais que les rues étroites de l’Aventin seraient bientôt encombrées de fuyards.
Claudia protesta violemment, déclarant qu’elle devait d’abord faire parvenir un avertissement à ses amis chrétiens et aider les plus âgés et les plus faibles d’entre eux à fuir l’incendie. Ils avaient été rachetés par le Christ et valaient donc bien plus que notre vaisselle d’or et d’argent. Du doigt, j’indiquai tante Laelia.
— Voici une personne âgée qu’il te faut protéger, m’écriai-je. Et tu pourrais au moins accorder une pensée à notre enfant encore à naître.
À cet instant, Aquila et Prisca arrivèrent tout pantelants dans notre cour, ruisselant de sueur parce qu’ils avaient transporté leurs ballots d’étoffe de poils de chèvre. Ils me supplièrent de les autoriser à déposer leurs biens en sécurité dans ma maison, parce que l’incendie menaçait leurs ateliers. Leur myopie imbécile m’irrita fort, car, devant leurs prières, Claudia se convainquit que nous-mêmes n’étions pas encore menacés. Aquila et Prisca ne pouvaient s’aller réfugier de l’autre côté du Tibre dans le quartier juif de la ville, parce que les Juifs les connaissaient de vue et les fuyaient comme la peste.