Tous ces bavardages de femmes nous avaient fait perdre un temps précieux. Je fus contraint de gifler tante Laelia et de pousser de force Claudia dans une litière. Ils finirent tous par se mettre en route. Il était temps, car des chrétiens aux visages noircis par la fumée et aux bras couverts de brûlures arrivèrent en trombe pour demander Aquila.
Les bras au ciel, les yeux écarquillés, ils vociférèrent qu’ils avaient entendu de leurs propres oreilles le ciel et la terre se fendre de part en part et savaient donc que le Christ était sur le point de descendre sur Rome conformément à la promesse qu’il en avait faite. Tous les chrétiens devaient donc jeter ce qu’ils portaient pour courir sur les collines de la ville afin d’accueillir leur Seigneur et son nouveau royaume. Le jour du jugement était venu.
Mais Prisca, femme d’expérience, intelligente et sensible, refusa de croire ce qu’ils racontaient. Elle éleva la voix pour faire taire les nouveaux arrivants, affirmant qu’elle-même n’avait point eu semblable vision, les seuls nuages visibles étant d’ailleurs des nuages de fumée.
Moi-même, je crus bon de leur assurer que le grand malheur qui semblait menacer Rome n’était après tout que l’incendie de deux ou trois quartiers, mais non la destruction de la ville. La plupart de ceux qui étaient effrayés étaient pauvres, aussi avaient-ils l’habitude de prêter l’oreille aux discours de leurs supérieurs. L’étroite bande pourpre qui ornait mon vêtement les convainquit que j’en savais plus qu’eux-mêmes sur la situation.
Je songeai que le moment était venu d’appeler les prétoriens et de décréter l’état d’urgence. Mes connaissances en ce domaine étaient médiocres, mais le simple bon sens me disait qu’il aurait fallu ouvrir une tranchée aussi large que possible en travers de l’Aventin, sans même épargner les maisons, puis allumer des contre-feux pour faire disparaître ceux des bâtiments qui étaient de toute manière condamnés. Que mes calculs épargnassent ma propre demeure est un trait de la nature humaine aisément compréhensible.
Je partis consulter le triumvirat responsable de mon quartier, me déclarant prêt à endosser la responsabilité de toutes les mesures qu’ils prendraient mais, dans leur inquiétude et leur entêtement, ils me crièrent de me mêler de ce qui me regardait car il n’y avait point encore urgence véritable.
Je gagnais le Forum, d’où l’on n’apercevait encore que la fumée qui s’élevait en panaches au-dessus des toits, et je pris honte de mes angoisses et de ma précipitation, car chacun vaquait à ses affaires comme à l’accoutumée. Je reçus l’assurance apaisante qu’on avait sorti les livres sibyllins et que les grands prêtres les étudiaient à la hâte afin de déterminer à quel dieu il convenait de faire les premiers sacrifices pour empêcher l’incendie de s’étendre.
Un taureau d’un noir de jais, le front et le cou ceints de guirlandes, fut mené au temple de Vulcain. Plusieurs vieillards déclarèrent qu’à en juger par des expériences précédentes, il vaudrait mieux faire des offrandes aussi à Proserpine. Ils ajoutèrent avec confiance que les esprits gardiens et les dieux lares de Rome ne laisseraient pas l’incendie s’étendre outre mesure une fois que la consultation des livres sibyllins aurait révélé le comment et le pourquoi de la colère des dieux.
Je pense que le sinistre aurait pu être limité si l’on avait arrêté ce jour-là des mesures précises et énergiques. Mais personne n’osa en endosser la responsabilité. Seul le second de Tigellinus prit sur lui d’envoyer deux cohortes de prétoriens dégager les rues les plus menacées.
Le préfet Flavius Sabinus arriva le soir même et ordonna aussitôt à l’ensemble des vigiles de protéger le Palatin, où des flammes crépitantes dansaient déjà dans les jardins, à la cime des pins. Il demanda des béliers et des machines obsidionnelles mais on les utilisa seulement le lendemain, après l’arrivée de Tigellinus qui, revenu d’Antium et investi de l’autorité de l’empereur, prit fermement les choses en main. Néron lui-même ne désirait pas interrompre son séjour à cause de l’incendie et ne considérait pas sa présence comme nécessaire, malgré les foules terrifiées qui l’appelaient.
Quand Tigellinus constata qu’il serait impossible de sauver les bâtiments du Palatin, il conclut qu’il était temps que Néron revînt pour calmer le peuple. Néron était si inquiet pour ses œuvres d’art grecques qu’il parcourut d’une traite tout le chemin. Des sénateurs et des chevaliers influents revinrent aussi en grand nombre de leur maison de campagne. Mais l’autorité de Tigellinus ne suffit pas à les ramener à la raison et tous ne songeaient qu’à sauver leur maison et leurs objets de valeur personnels. Au mépris de tous les règlements, ils étaient accompagnés d’attelages de bœufs et de chevaux, de telle sorte que l’encombrement des rues fut encore empiré.
Néron installa son quartier général dans les jardins de Mécène sur l’Esquilin et fit preuve d’une résolution inspirée au moment du danger. Flavius Sabinus ne pouvait plus guère que se lamenter. Tandis que je guidais des réfugiés, je fus moi-même environné par les flammes et assez gravement brûlé.
Du haut des tours de Mécène, Néron put se rendre compte par lui-même de l’étendue du désastre et il marqua sur une carte les zones menacées qu’il convenait, selon les conseils de Tigellinus, de faire évacuer sans tarder pour les brûler dès que les contre-feux et les tranchées seraient terminés. La coordination de ces mesures s’étant améliorée, on chassa les patriciens de leurs demeures et les béliers entrèrent en action, anéantissant les dangereux greniers à blé. Ni temples ni bâtiments ne furent épargnés là où devaient passer les contre-feux.
Néron jugeait plus important de sauver des vies humaines que d’épargner des trésors, et il dépêcha des centaines de hérauts chargés de guider les milliers de réfugiés vers les quartiers qu’on espérait préserver. Ceux qui cherchaient à demeurer dans leurs maisons condamnées en furent chassés par des hommes en armes, et le transport du mobilier et des objets encombrants fut interdit dans les ruelles étroites.
Néron en personne, taché de fumée et maculé de suie, accompagné de ses gardes du corps, parcourait la ville en prodiguant des conseils et des appels au calme à son peuple terrifié. Il lui arrivait de prendre un nourrisson dans ses bras pour le tendre à sa mère, tout en invitant les gens qui l’écoutaient à aller chercher refuge dans ses propres jardins, de l’autre côté du fleuve. Tous les bâtiments publics voisins du Champs de Mars furent ouverts pour accueillir les réfugiés.
Mais les sénateurs qui cherchaient au moins à sauver les masques de leur famille et leurs dieux lares ne comprenaient pas pourquoi les soldats venaient les chasser en les frappant du plat de l’épée pour mettre ensuite le feu à leur maison avec des torches.
Fort malencontreusement, ce gigantesque incendie donna naissance à un vent violent qui emporta les flammes et les étincelles au-delà de la zone protectrice, de la largeur d’un stade, que l’on avait dégagée. Les vigiles, épuisés par plusieurs jours de lutte, furent incapables de s’opposer à cette nouvelle expansion et beaucoup s’effondrèrent à leur poste, épuisés, pour être brûlés vifs.
On dégagea un nouvel espace pour protéger Subure, mais Tigellinus eut la faiblesse de vouloir préserver les arbres centenaires de son propre jardin, de telle sorte que le feu, qui, au sixième jour, commençait à s’éteindre, trouva là un nouvel aliment et, revigoré, gagna Subure dont les hauts bâtiments à colombages et charpente de bois flambèrent si vite que les habitants des étages n’eurent même pas le temps de descendre dans la rue et furent brûlés vifs, par centaines et peut-être par milliers.