Jucundus, qui avait atteint au printemps l’âge de la coupe de cheveux et de la toge prétexte, avait couru contempler le spectacle de l’incendie avec ses condisciples de l’école palatine. Une coulée de métal en fusion, jaillissant d’un temple incendié lui avait grièvement brûlé les deux pieds. On l’avait transporté à la maison, et Tullia l’avait emmené avec elle à la campagne. Mon père pensait qu’il resterait infirme.
— Du moins ton fils n’aura-t-il pas à faire le service militaire, ajouta-t-il d’une voix vaguement pâteuse. Il n’aura pas à verser son sang dans les déserts d’Orient, par-delà l’Euphrate.
Je fus étonné de constater que mon père avait abusé du vin, mais je compris qu’il avait été fort remué par l’accident de Jucundus. Il me surprit à le dévisager.
— Que je me remette à boire, pour une fois, n’a aucune importance, me dit-il encore avec colère. Je pense que le jour de ma mort est proche. Je ne me fais pas de souci pour Jucundus. Il avait les pieds un peu trop agiles et s’était déjà aventuré sur des chemins périlleux. Mieux vaut trouver le royaume de Dieu en étant infirme que de perdre son âme. Pour moi, mon cœur est détruit et je suis un infirme de l’âme depuis la mort de ta mère, Minutus.
Mon père avait déjà beaucoup plus de soixante ans et aimait évoquer ses souvenirs et retourner dans le passé. On songe bien plus à la mort à son âge qu’au mien, aussi sur le moment ne prêtai-je qu’une oreille distraite à ses propos.
— Que marmonnais-tu donc à propos des déserts d’Orient et de l’Euphrate ? lui demandai-je.
Mon père but un long trait de vin noir dans une coupe d’or et se tourna vers moi.
— Parmi les amis de Jucundus, à l’école, il y a les fils de rois orientaux. Amis de Rome, leurs parents considèrent l’écrasement des Parthes comme une nécessité. Ces jeunes gens sont plus romains que les Romains eux-mêmes et Jucundus ne tardera pas à les imiter. La question a été soulevée plus d’une fois au sénat à propos des affaires d’Orient. Dès que Corbulon aura amené la paix en Arménie, Rome pourra compter sur ce soutien et la Parthie sera prise en tenaille.
— Comment peux-tu songer à la guerre quand Rome subit un tel désastre ? m’écriai-je. Trois quartiers de la ville sont en ruines et six autres brûlent encore. Des monuments antiques ont disparu dans les flammes. Le temple de Vesta a été rasé par l’incendie, comme le tabularium dans lequel toutes les tablettes de la loi ont été détruites. La reconstruction prendra plusieurs années et coûtera une somme si importante qu’elle défie mon imagination. Comment peux-tu penser qu’une guerre est possible ?
— Pour la raison suivante, dit mon père d’un air songeur. Je n’ai pas de visions ni de révélations, mais je me suis mis à avoir des songes si prémonitoires qu’il me faut bien réfléchir à leur contenu. Mais les songes sont les songes. Pour parler plus logiquement, il me semble que la reconstruction de Rome signifie un alourdissement de l’impôt dans les provinces. Cela ne manquera pas de susciter le mécontentement, car les riches et les commerçants laissent en général les pauvres payer l’impôt. Quand le mécontentement sera trop fort, il se tournera contre l’État et le gouvernement. Interroge les plus grands hommes d’État, ils te diront que la guerre est le meilleur exutoire possible au mécontentement intérieur. Et, une fois la guerre commencée, on trouve toujours de l’argent pour la poursuivre.
« Tu sais fort bien toi-même, poursuivit-il, que des quatre coins de l’empire s’élèvent des voix pour se plaindre de la faiblesse de Rome, déplorer la perte des vieilles vertus guerrières. Il est vrai que nos jeunes gens se moquent des vertus de leurs aïeux et montent des parodies des récits historiques de Tite-Live. Mais le sang de la louve n’en coule pas moins dans leurs veines.
— Néron ne veut pas la guerre, protestai-je. Il était même prêt à renoncer à la Bretagne. Les lauriers artistiques sont les seuls auxquels il aspire.
— Un dirigeant finit toujours par se conformer à la volonté de son peuple, faute de quoi il ne se maintient pas longtemps sur le trône, dit mon père. Certes, les gens ne demandent pas la guerre, mais du pain et les jeux du cirque. Cependant, des puissances occultes s’agitent sous la surface, des puissances qui ont intérêt à la guerre. Jamais encore dans l’histoire on n’avait vu des individus bâtir les immenses fortunes qui sont courantes aujourd’hui. Des affranchis vivent plus somptueusement que les patriciens romains, parce que nulle tradition ne les contraint à penser à la chose publique avant leur propre bien-être. Tu ne sais pas encore, ô Minutus, l’immense pouvoir que représente l’argent, quand il s’associe à plus d’argent encore pour atteindre à ses propres buts.
« À propos d’argent, dit-il brusquement, il est heureusement des choses dont la valeur est plus grande encore. Tu as mis en sûreté la coupe de ta mère, je présume ?
Je me sentis violemment agité car, pendant ma querelle avec Claudia, j’avais complètement oublié la coupe magique. Pour autant que je sache, ma maison devait avoir été détruite depuis longtemps, et la coupe avec elle. Je me levai précipitamment.
— Mon cher père, dis-je, tu es plus ivre que tu ne crois. Le mieux serait que tu oublies toutes ces billevesées, fruit de ton imagination. Va donc te coucher, car il me faut retourner là où le devoir m’appelle. Tu n’es pas la seule victime des harpies, ce soir.
À la manière un peu geignarde des ivrognes, mon père m’implora de ne point oublier les pressentiments qu’il avait eus concernant sa propre mort, qu’il savait prochaine. Je pris congé et me dirigeai vers l’Aventin, contournant les limites de l’incendie. La chaleur me contraignit à traverser le pont menant au quartier juif pour me faire mener à la rame plus loin en amont. Tous les propriétaires de bateau étaient en train de faire fortune en assurant ainsi le passage des réfugiés d’une rive à l’autre du Tibre.
À ma surprise, les pentes de l’Aventin, du côté du fleuve, semblaient encore relativement épargnées. Je m’égarai à plusieurs reprises dans l’épaisse fumée et constatai, entre autres, que le temple de la Lune était réduit à un tas de ruines fumantes, mais, à la limite de la zone incendiée, ma propre maison se dressait, intacte. Unique explication, le vent, qui ailleurs avait fait de si épouvantables ravages, semblait avoir protégé le sommet de l’Aventin, en l’absence de tout contre-feu digne de ce nom. On n’avait en effet démoli que quelques maisons.
La huitième aube de l’incendie se levait sur une scène de désolation. Des centaines de gens s’entassaient dans mon jardin, hommes, femmes et enfants. Enjambant tous ces corps vautrés – il y avait des dormeurs jusque dans les citernes vides – je gagnai la maison où nul n’avait osé pénétrer malgré les portes grandes ouvertes.
Je me précipitai dans ma chambre, y trouvai le coffre fermé à clé et, au fond, dans un tissu de soie, la coupe. Je la saisis et, dans mon épuisement, me sentis soudain parcouru d’un frisson comme si je brandissais un objet réellement capable de faire des miracles. Je fus frappé de l’idée terrible que la coupe secrète de la déesse Fortune, pour laquelle l’affranchi de mon père avait lui aussi manifesté tant de respect, à Antioche, avait protégé ma maison de l’incendie. Puis mes forces me trahirent, cessant de réfléchir, la coupe entre les mains, je me laissai tomber sur mon lit et m’endormis aussitôt d’un sommeil profond.
Je dormis jusqu’au lever des étoiles, quand les cris de joie et les chants des chrétiens m’éveillèrent. Abruti de sommeil, je criai à Claudia de faire moins de bruit. Je croyais m’éveiller un matin semblable aux autres, mes clients et mes affranchis m’attendant comme à l’accoutumée. Ce ne fut qu’en me précipitant dans la cour que je me souvins de la catastrophe et de tout ce qui s’était passé.