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Les lueurs dont le ciel était illuminé montraient que l’incendie faisait encore rage, mais le pire semblait terminé. Distinguant mes propres esclaves parmi la foule, je les félicitai du courage qu’ils avaient manifesté en demeurant sur place au péril de leur vie pour défendre ma maison. J’exhortai les autres esclaves présents à se hâter de retourner auprès de leurs maîtres, s’ils ne voulaient pas passer pour fuyards et être punis.

Je parvins ainsi à réduire quelque peu les rangs de la foule qui s’entassait dans mes jardins, mais plusieurs petits boutiquiers et artisans qui avaient perdu tout ce qu’ils possédaient m’implorèrent de les laisser demeurer provisoirement, car ils n’auraient su où se réfugier. Ils avaient leurs enfants et leurs vieillards avec eux et je n’eus pas le cœur de les renvoyer parmi les ruines fumantes.

On apercevait encore un pan entier du temple, sur le Capitole, sa colonnade intacte qui se détachait sur le ciel rouge. Là où les ruines avaient eu le temps de refroidir, des pillards risquaient leur vie pour aller ramasser les métaux précieux qui pouvaient avoir fondu. Ce jour-là, Tigellinus fit barricader par des soldats l’accès aux quartiers brûlés afin d’éviter les désordres, et les propriétaires eux-mêmes ne furent plus autorisés à retourner sur les ruines de leur propre maison.

À la ménagerie, mes employés avaient été contraints de se servir de leurs lances et de leurs arcs pour maintenir à distance respectueuse la populace qui lorgnait nos citernes et nos entrepôts. Plusieurs daims et antilopes avaient été volés dans leurs enclos pour être abattus et dépecés, mais personne n’avait osé s’en prendre au bison.

Comme tous les thermes avaient été détruits par l’incendie, Néron couronna son deuxième récital poétique par un bain dans une des fontaines sacrées. L’aventure n’était pas dépourvue de risque, mais il se fia à ses capacités de nageur et à ses forces physiques, jugeant les eaux du Tibre trop sales pour lui. Le peuple réprouva cet acte, accusant Néron de souiller les dernières eaux potables après avoir mis le feu à la ville. Certes, l’empereur était à Antium quand l’incendie s’était déclaré mais, parmi les fauteurs de troubles qui souhaitaient agiter le peuple, qui se souciait de tels détails ?

Je n’ai jamais autant admiré la force et la capacité d’organisation de Rome qu’en ces jours sombres, quand je fus témoin de la promptitude des secours aux sans-logis et de la détermination des travaux de déblaiement puis de reconstruction. Des villes voisines comme des plus lointaines arrivèrent des vêtements et des ustensiles ménagers. On érigea des bâtisses provisoires pour les réfugiés. Les bateaux céréaliers qui se trouvaient vides furent réquisitionnés pour transporter les décombres jusqu’aux marais d’Ostie.

Le prix du grain fut abaissé à deux sesterces, le plus bas prix de toute l’histoire. Ma fortune personnelle n’en fut pas affectée, car le sénat avait garanti aux négociants un prix plus élevé. D’anciennes cuvettes furent comblées et des éminences nivelées. Néron s’attribua tous les terrains compris entre le Palatin, le mont Coelius et l’Esquilin où il souhaitait se faire élever un nouveau palais, mais quant au reste, on traça de larges avenues et des places bien dégagées, au mépris des plans anciens de la ville. Des prêts de l’État furent accordés à tous ceux qui étaient disposés à bâtir conformément au nouveau règlement, tandis que ceux qui ne s’en estimaient pas capables dans un laps de temps déterminé perdirent le droit de le faire par la suite.

Toutes les maisons devaient être bâties de pierres et comporter un maximum de trois étages. Chaque maison donnait sur la rue par une arcade ombragée et devait posséder une citerne. La distribution de l’eau fut modifiée, de manière à empêcher les riches de la gaspiller sans frein pour leurs bains et leurs jardins comme ils l’avaient fait jusqu’alors.

Comme il était naturel, ces diverses mesures réglementaires, pourtant bien nécessaires, ne manquèrent pas d’alimenter le mécontentement, et pas seulement chez les patriciens. Le peuple voyait d’un mauvais œil ces nouvelles artères larges et ensoleillées qui, si elles étaient plus saines, n’offraient point d’ombre ni de fraîcheur en été et, contrairement aux vieilles ruelles étroites et sinueuses, ne comportaient nulle cachette pour les amoureux. Si ces derniers étaient désormais contraints de demeurer la nuit entre quatre murs, les mariages forcés prématurés allaient, craignait-on, se multiplier dangereusement.

Les cités et les riches particuliers des provinces s’empressèrent bien sûr de faire parvenir des dons en argent pour la reconstruction de Rome. Mais cela n’alla pas très loin et il fallut se résigner à accroître encore les impôts, au point de conduire cités et citoyens au bord de la faillite.

La reconstruction de grands cirques, de temples et de théâtres selon les plans magnifiques de Néron menaçait d’ailleurs de ruiner le monde entier. Quand, pour couronner le tout, il rendit publics ses propres projets grandioses et que l’on vit l’immense étendue des terrains qu’il se réservait en plein centre de la ville, le mécontentement se donna libre cours. L’empereur allait saisir tout le terrain qu’avaient occupé les greniers à blé détruits à coups de bélier par les vigiles ; il n’en était que plus facile de croire qu’il avait lui-même déclenché l’incendie pour mettre la main sur les terrains de sa Maison dorée.

Quand s’approcha l’automne, tandis que de gigantesques orages emportaient le plus gros des cendres, d’innombrables attelages de bœufs amenaient jour et nuit des pierres jusqu’à Rome. Le perpétuel vacarme des activités de construction rendait la vie intolérable et, pour accélérer le travail, les jours de fête traditionnels ne furent pas célébrés. Habitué aux distractions, aux ripailles gratuites, aux jeux du cirque et aux processions, le peuple jugea que son existence était devenue sinistre et scandaleusement pénible.

Le souvenir des destructions, la crainte du feu et sa menace perpétuelle, demeurèrent comme des épines au flanc de chaque citoyen. Les patriciens les plus haut placés ne dédaignaient pas de raconter comment des soldats pris de boisson les avaient chassés de leur demeure avant d’y mettre le feu sur ordre de l’empereur alors que l’incendie ne la menaçait nullement.

D’autres disaient que les sectes chrétiennes n’avaient pas caché leur joie et avaient entonné des hymnes et des actions de grâces pendant l’incendie. Les gens ordinaires faisaient mal la différence entre Juifs et chrétiens. Et l’on répétait avec indignation que le quartier juif, de l’autre côté du Tibre, avait été épargné par les flammes, tout comme d’autres quartiers habités par les Juifs dans la ville même.

Le superbe isolement des Juifs, leurs synagogues, alors indépendantes, et l’autonomie de leur Conseil, qui avait seul le droit de les juger, avaient toujours irrité le peuple. Les Juifs n’étaient même pas tenus d’avoir une effigie de l’empereur dans leurs maisons de prière et d’innombrables contes circulaient à propos de leurs pratiques magiques.

Si l’on accusait, parfois ouvertement, parfois en secret, Néron d’être à l’origine de l’incendie, le peuple savait bien qu’il était hors de question de châtier l’Imperator. Et si chacun prenait un malin plaisir à l’accuser, l’immensité du malheur qui s’était abattu sur Rome exigeait une expiation plus réelle.

C’était parmi les nobles et antiques familles qui avaient perdu leurs souvenirs du passé et les masques de cire de leurs morts que se recrutaient les plus violents accusateurs de l’empereur. Ils jouissaient du soutien des nouveaux riches qui craignaient, quant à eux, de dissiper en impôts leur fortune récente. Le peuple, au contraire, éprouvait une certaine gratitude devant la promptitude des secours qui avaient allégé ses souffrances sans qu’il lui en coûtât rien.