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Il était de tradition, dans la plèbe, de considérer l’empereur, tribun de la plèbe à vie, comme le défenseur des droits plébéiens face à la noblesse. Sa personne était inviolable. Et l’on ne vit pas sans un certain plaisir les riches dépouillés de leurs biens par l’empereur perdre certains de leurs privilèges. En revanche, la haine des Juifs et de leur statut particulier ne datait pas de la veille.

On disait que les Juifs avaient prophétisé l’incendie. On n’oubliait pas non plus que Claude les avait jadis bannis de la ville. On ne tarda donc pas à soutenir que les Juifs avaient eux-mêmes allumé l’incendie pour prouver le bien-fondé de leurs propres prophéties et tirer parti des malheurs du peuple.

C’étaient bien évidemment des rumeurs dangereuses et plusieurs Juifs distingués se tournèrent donc vers Poppée pour lui expliquer et, par elle, faire comprendre à Néron, la grande différence qui existait entre les Juifs et les chrétiens. Ce n’était pas une tâche facile : Jésus de Nazareth était incontestablement juif lui-même et l’idée qu’il était le Christ, ainsi que son enseignement, s’étaient répandus par l’intermédiaire des Juifs. L’élite chrétienne de Rome était encore composée de Juifs, même si les chrétiens, dans leur majorité, n’étaient plus circoncis.

Poppée se considérait comme pieuse. Elle respectait le temple de Jérusalem et connaissait les légendes sacrées concernant Abraham, Moïse et d’autres saints hommes. Mais les Juifs avaient jugé plus prudent de ne pas trop s’étendre sur le sujet du Messie dont la venue est prophétisée dans leurs Écritures. Les explications nouvelles qu’ils lui donnaient la plongèrent dans le trouble, et elle me fit venir dans ses appartements de l’Esquilin pour me demander de lui expliquer où ils voulaient en venir.

— Ils te demandent de régler leurs querelles intestines, plaisantai-je.

Mais les Juifs s’indignèrent.

— Il n’y a pas matière à plaisanter, déclarèrent-ils. Le christ des chrétiens n’est pas le Messie des Juifs. Maudits soient ceux qui le reconnaissent pour le Christ. Nous ne voulons rien avoir à faire avec eux, qu’ils soient circoncis ou non. Ce sont ces chrétiens qui ont prophétisé la venue du jour du jugement et ont chanté des actions de grâces pendant l’incendie. Leurs crimes ne sont pas les nôtres.

— Les chrétiens ne sont pas des criminels, m’empressai-je de déclarer. Ils sont pleins d’humilité et peut-être pas très intelligents. Plus bêtes que vous, sans doute. Mais les Juifs ne croient-ils pas au jugement dernier et au royaume millénaire ?

Les Juifs me regardèrent tristement, puis se concertèrent avant de reprendre la parole.

— Nous ne parlons pas de telles matières avec les chiens, dirent-ils. Tout ce que nous souhaitons, c’est donner l’assurance que la culpabilité des chrétiens n’a rien à voir avec les Juifs. Nous les croyons capables de tout.

Je jugeai que la conversation prenait un tour déplaisant.

— Je vois à tes yeux troublés, ô Poppée, qu’une migraine te menace, me hâtai-je de dire. Résumons brièvement les choses. Les Juifs nient toute relation avec les chrétiens. Ils se considèrent eux-mêmes comme pieux. Ils pensent du mal des chrétiens et du bien d’eux-mêmes. Voilà toute l’affaire.

Mais, voyant la colère des Juifs, je poursuivis :

« On rencontre peut-être, parmi les chrétiens, d’anciens criminels et des forbans repentis dont les péchés ont été pardonnés. On dit que leur roi est venu chercher les pécheurs et pas les orgueilleux. Mais, en général, les chrétiens sont dociles et paisibles, ils nourrissent les pauvres, aident les veuves et réconfortent les prisonniers. Je ne leur connais pas de méchanceté.

La curiosité de Poppée était éveillée :

— Qu’est-ce que cette culpabilité dont ils parlent ? demanda-t-elle. Il y a dans tout cela quelque chose de louche que je ne comprends pas.

— Tu auras forcément entendu les rumeurs absurdes qui courent dans le plèbe à propos du désastre qu’a connu notre cité, dis-je d’un ton sarcastique. Je pense que les Juifs cherchent à expliquer aujourd’hui, de manière oblique et non sans retard, qu’ils n’ont pas mis le feu à Rome. Ils considèrent que cette accusation portée contre eux serait aussi absurde que celle qu’on a entendu porter contre l’empereur.

Mais mes sarcasmes furent perdus. Poppée redoutait bien trop les sortilèges des Juifs. Son visage s’éclaira aussitôt.

— Je comprends ! s’écria-t-elle. Allez en paix, vous êtes de saints hommes. Je ne laisserai personne vous soupçonner de mauvaises actions. Vous avez bien fait de m’informer de votre refus de reconnaître les chrétiens pour des Juifs.

Les Juifs la saluèrent du nom de leur dieu « Alléluia » et s’en furent.

— Tu comprends que c’est par envie qu’ils haïssent les chrétiens ? dis-je quand ils furent partis. Ces derniers ont fait beaucoup d’adeptes parmi les Juifs, privant ainsi Jérusalem et les synagogues de nombreuses offrandes.

— Si les Juifs ont des raisons de haïr les chrétiens, me répondit-elle, c’est que ces gens doivent être, et dangereux, et nuisibles. Tu as dit toi-même que c’étaient des criminels et des forbans.

Et elle refusa d’entendre d’autres explications car il ne restait plus de place dans sa tête ravissante. Je pense qu’elle alla trouver Néron aussitôt pour lui expliquer que la dangereuse secte des chrétiens avait mis le feu à Rome et ne se composait que de criminels endurcis.

Néron fut trop heureux de l’entendre et enjoignit à Tigellinus de chercher d’éventuels fondements à cette accusation. Il convenait de laisser les Juifs en dehors de l’enquête, car leur foi ne présentait que d’apparentes similitudes avec les dangereux enseignements des chrétiens.

Ce genre d’enquête aurait normalement dû être confié au préfet de la cité, mais Néron avait placé plus de confiance en Tigellinus. Sans compter que la foi chrétienne était née en Orient et que la plupart de ses adeptes étaient des immigrés de ces régions. Tigellinus se moquait des questions religieuses. Il se contentait d’obéir aux ordres et dirigea son enquête vers les milieux plébéiens de Rome.

La tâche était aisée. En une seule journée, ses sbires mirent la main sur trente suspects qui ne firent pas mystère de leurs convictions chrétiennes et furent bien surpris d’être aussitôt arrêtés et jetés dans les geôles prétoriennes. On leur demanda alors d’un air menaçant s’ils avaient mis le feu à Rome au cours de l’été précédent, ce qu’ils nièrent farouchement. On leur demanda alors s’ils connaissaient d’autres chrétiens. En toute innocence, ils fournirent tous les noms dont ils pouvaient se souvenir. Les soldats n’eurent plus qu’à aller chercher ces hommes et ces femmes à leur domicile où ils ne firent aucune difficulté pour se laisser emmener.

À la tombée de la nuit, un millier de chrétiens avaient ainsi été emprisonnés, représentant dans leur immense majorité des membres des plus basses classes. Les soldats racontaient qu’il leur avait suffi de pénétrer au cœur des foules et de poser une question pour que ces fous se laissent arrêter sans résistance : « Y a-t-il des chrétiens parmi vous ? »

Le très grand nombre de gens qu’il lui fallait interroger créait des difficultés et des soucis à Tigellinus. Comme il ne disposait, de toute manière, que d’une place insuffisante, il s’efforça d’éclaircir un peu les rangs des prisonniers. Au début, il fit relâcher tous ceux qui, se disant juifs, pouvaient apporter la preuve qu’ils étaient circoncis. Il tança fermement deux membres de l’ordre Équestre, arrêtés avec le reste de la foule, puis les fit relâcher de manière, selon lui, parfaitement justifiée, parce qu’il n’était pas question d’accuser un chevalier romain d’avoir mis le feu à la cité.

Plusieurs autres citoyens aisés, inquiets de se retrouver mêlés à une telle tourbe, déclarèrent qu’ils étaient convaincus d’être victimes d’une erreur et offrirent des présents au préfet en le priant de bien vouloir éclaircir ce malentendu. Ceux-là encore, Tigellinus les relâcha volontiers, car il estimait que les plus coupables étaient forcément les criminels déjà marqués au fer et les esclaves fugitifs. Il souhaitait en fait éliminer la pègre romaine qui, depuis l’incendie, menaçait la nuit la sécurité des citoyens. Telle était l’idée qu’il se faisait des chrétiens.