Au début, le calme régna parmi les détenus qui invoquaient le nom du Christ, bavardaient et ne parvenaient pas à comprendre de quoi on pouvait bien les accuser. Mais quand ils constatèrent qu’on commençait à effectuer une manière de tri au hasard et que certains étaient libérés, et quand les premiers interrogés leur eurent appris qu’on demandait à tous s’ils avaient mis le feu à Rome ou savaient qui l’avait fait, ils prirent peur et se méfièrent les uns des autres.
Quand on entreprit de séparer les circoncis des autres, les détenus pensèrent que les adeptes de Jacob, les partisans de Jérusalem, étaient probablement responsables de tout cela. Ces gens étaient toujours restés entre eux, à l’écart des chrétiens, farouchement attachés à leurs coutumes et persuadés de la supériorité de la religion juive sur toutes les autres. De violentes disputes éclatèrent entre les disciples de Céphas et ceux de Paul. En conséquence, les détenus restants se mirent à se dénoncer les uns les autres. Même ceux qui gardaient leur calme se laissèrent aller à l’esprit de vengeance et se mirent à dénoncer. Sans compter ceux qui, par raisonnement, parvinrent à la conclusion que mieux valait accuser le plus possible de gens, voire des personnages haut placés.
« Plus nous serons nombreux, songeaient-ils, plus il sera difficile de faire notre procès. Paul a été relâché. Tigellinus se rendra compte de son erreur quand il verra que nous sommes très nombreux et qu’il a parmi nous des gens influents. »
La nuit durant, on continua donc de cette manière à procéder à l’arrestation de familles entières, à tel point que les prétoriens y suffirent à peine.
Ce fut un bien triste réveil pour Tigellinus, au matin d’une nuit qu’il avait passée, à son habitude, dans l’ivrognerie et la débauche. Ses yeux découvrirent le spectacle d’une foule immense de gens bien vêtus, humblement assis à même le sol et regroupés par familles. On lui montra de longues listes de dénonciations en lui demandant s’il convenait de fouiller les demeures et de procéder à l’arrestation de gens aussi haut placés que des sénateurs et des consuls.
D’emblée, il rejeta tout cela, déclarant que les criminels chrétiens avaient par pure malveillance dénoncé les gens honorables qu’ils pouvaient connaître. Il parcourut donc le champ de manœuvre des prétoriens, son fouet à la main, interrogeant çà et là d’un air menaçant :
— Êtes-vous chrétien ?
Tous ceux qu’il interrogea ainsi reconnurent volontiers, souvent même avec le sourire, qu’ils croyaient au Christ.
C’étaient des gens d’allure si respectable et innocente qu’il n’osa pas lever le fouet contre eux et se convainquit de l’existence de quelque monumentale erreur. Avec l’aide de ses assistants, il calcula qu’il restait encore vingt mille personnes de toutes les origines à arrêter. Punir un tel nombre de gens semblait fou.
Les rumeurs concernant l’arrestation massive des chrétiens s’étaient entre-temps répandues à travers Rome. Tigellinus fut bientôt assiégé par des hordes envieuses et mal intentionnées, prêtes à lui jurer qu’elles avaient vu de leurs yeux vu les chrétiens s’assembler sur les hauteurs pendant l’incendie pour chanter des actions de grâces et appeler le feu du ciel sur la ville.
Dans le praetorium régnait la pagaille la plus complète. Les gens que l’on avait relogés d’urgence sur le Champ de Mars mirent à profit l’occasion pour s’introduire dans les maisons qu’ils savaient chrétiennes et pour piller les boutiques des Juifs et des chrétiens confondus.
Une populace déchaînée, que les vigiles laissaient faire, arriva en traînant des Juifs et des chrétiens ensanglantés pour les livrer à la justice maintenant que les responsables de l’incendie avaient été démasqués. Tigellinus avait conservé suffisamment de calme pour tancer vertement la foule et lui interdire de se faire justice elle-même, quelle que fût la rage compréhensible qui l’animait. L’empereur saurait, promit-il, punir les coupables comme ils le méritaient.
Puis il envoya les prétoriens rétablir l’ordre dans la ville. Tout au long des violences de la matinée, les chrétiens furent plus en sûreté entre les murs du praetorium qu’ils ne l’auraient été chez eux.
Dès l’aube, des réfugiés terrifiés commencèrent à affluer chez moi, sur l’Aventin, dans l’espoir que mon rang et mes fonctions constitueraient pour eux une manière de sauvegarde. Les voisins adoptèrent une attitude menaçante, lançant des pierres et des injures par-dessus les murs de mes jardins. Je n’osai armer mes esclaves, de peur que les chrétiens ne fussent, de surcroît, accusés de résistance armée, et je me contentai donc de renforcer la garde des portes. J’étais placé dans une situation fort désagréable. Heureusement, Claudia avait fini par se laisser convaincre de partir accoucher dans ma propriété de campagne de Caere.
Le souci que je me faisais pour elle me poussait à ne pas me montrer trop dur envers ses chrétiens bien-aimés, de peur de compromettre son accouchement. Ayant réfléchi aux diverses possibilités, j’allai donc leur parler, les exhortant à quitter la ville au plus vite, puisqu’il était évident que quelque chose de terrible s’y tramait contre eux.
Mais ils protestèrent. Personne ne pourrait prouver quoi que ce fût contre eux. Bien au contraire, ils tentaient de vivre à l’écart du vice et du péché. Dans leur faiblesse bien humaine, peut-être avaient-ils péché contre Jésus-Christ, mais jamais ils n’avaient rien fait de répréhensible contre l’empereur ou l’État. Ils souhaitaient donc engager des avocats pour défendre leurs frères et leurs sœurs injustement emprisonnés, auxquels eux-mêmes souhaitaient porter à boire et à manger pour soulager leur détresse. Nous ignorions encore, à ce moment-là, le caractère massif des arrestations qui avaient été opérées.
Pour me débarrasser d’eux, j’allai jusqu’à leur promettre de l’argent et l’asile de mes propriétés de Praeneste et de Caere. Mais ils n’acceptèrent qu’après m’avoir fait promettre d’aller en personne trouver Tigellinus pour plaider la cause des chrétiens emprisonnés. J’avais été préteur moi-même, et serais donc d’un plus grand secours que les avocats des pauvres. Ils finirent par s’en aller à contrecœur, parlant entre eux avec animation. Mon jardin se retrouva désert.
Entre-temps, les chrétiens détenus sur le champ de manœuvre s’étaient organisés et regroupés autour de leurs chefs qui, s’étant concertés, avaient décidé d’oublier leurs querelles intestines pour placer leur espoir dans le Christ seul. Il ne manquerait pas de venir à leur secours. Tous étaient effrayés par les cris de douleur qui provenaient des cellules et berçaient leur angoisse en récitant des prières et en chantant des hymnes d’espoir.
Il y avait parmi eux plusieurs citoyens qui connaissaient les lois et allaient de l’un à l’autre pour les rassurer en leur parlant du précédent impérial dans l’affaire de Paul. Le plus important, désormais, dirent-ils, était que personne ne reconnaisse avoir mis le feu, même menacé des pires tortures. Ces faux aveux seraient épouvantables pour tous les chrétiens. Les prophètes avaient annoncé les persécutions et les souffrances que connaîtraient les adeptes du Christ. Ils pouvaient donc se proclamer chrétiens et rien d’autre.
Quand j’arrivai au prétoire, je fus effaré de voir que tant de gens avaient été arrêtés. Au début, cela me rassura, car même un fou n’aurait pu croire que tous ces gens étaient des incendiaires. Ma rencontre avec Tigellinus se produisait au meilleur moment, car il était en pleine confusion et ne savait plus que faire. Il se précipita d’ailleurs vers moi, m’accusant d’avoir trompé Néron à propos des chrétiens car aucun d’entre eux ne semblait un criminel endurci.