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Je rejetai cette accusation avec la dernière emphase et lui affirmai que jamais je n’avais parlé des chrétiens à l’empereur.

— Je n’ai d’ailleurs rien à leur reprocher, poursuivis-je, ils sont parfaitement inoffensifs et leur pire défaut est de se quereller entre eux sur des questions de doctrine, mais ils ne se mêlent jamais de la chose publique, ni même des jeux. Ils ne fréquentent même pas les théâtres. C’est pure folie d’accuser ces gens d’avoir incendié Rome.

Tigellinus m’adressa un sourire inquiétant et, déroulant une de ses listes, y lut mon nom à haute voix.

— Tu es effectivement bien placé pour le savoir, me dit-il avec mépris, puisque tu as été dénoncé comme chrétien. De même que ton épouse, et toute ta maisonnée dont on ne me fournit toutefois pas les noms.

J’eus l’impression qu’une chape de plomb s’abattait sur mes épaules et je demeurai sans voix. Mais Tigellinus éclata de rire et me donna un coup de son rouleau.

— Tu ne crois tout de même pas que je prends de telles choses au sérieux ? me demanda-t-il. Je te connais et je connais ta réputation. Et quand bien même je pourrais te soupçonner, il n’en irait pas de même de Sabine. Ton dénonciateur anonyme ne sait même pas que vous êtes divorcés. Non, non, ce sont des criminels endurcis qui, par pure malignité, entendent démontrer que des Romains parmi les plus nobles ont été entraînés dans leurs superstitions.

« Cependant, poursuivit-il, la conspiration apparaît tout de même comme très importante. Ce qui me surprend le plus, c’est qu’ils sont tous prêts à reconnaître volontiers qu’ils adorent le Christ comme un dieu. Je pense qu’on les a ensorcelés. Et je dois mettre un terme aux manigances des sorciers. Quand ils verront que les coupables sont punis, je suis sûr qu’ils prendront peur et renonceront à leur folie.

— Tu serais peut-être bien inspiré, dis-je prudemment, de détruire les listes que tu détiens. Et d’ailleurs, qu’entends-tu par « les coupables » ?

— Tu as sans doute raison, déclara Tigellinus. Crois-moi si tu veux, mais il y a des sénateurs et des consuls sur ces listes de chrétiens. Il vaudrait mieux tenir ces listes secrètes si nous ne voulons pas humilier devant la plèbe certains de nos Romains parmi les plus nobles. Je crois que je ne vais rien dire à Néron de toutes ces folies.

Il me dévisagea d’un air pénétrant, un éclat moqueur dans ses yeux impitoyables. Je compris qu’il allait conserver ces listes pour faire chanter les gens, car il était évident que tous les citoyens importants seraient prêts à payer n’importe quelle somme pour éviter une telle souillure. De nouveau, je lui demandai ce qu’il avait voulu dire en parlant des coupables.

— J’ai plus d’aveux qu’il ne m’en faut, se vanta-t-il.

Voyant que je refusais de le croire, il m’entraîna vers les caves pour m’y montrer, les unes après les autres, ses victimes demi-mortes qui gémissaient.

— Je n’ai évidemment fait torturer que les criminels marqués au fer et les esclaves fugitifs, ainsi qu’un ou deux autres qui semblaient cacher quelque chose, m’expliqua-t-il. Une bonne raclée a suffi à convaincre la plupart mais, comme tu le vois, il a fallu recourir au fer rouge et aux tenailles dans certains cas. Ils sont assez résistants, ces chrétiens. Quelques-uns sont morts sans rien avouer, en appelant simplement le Christ à leur secours. D’autres ont parlé dès qu’on leur a montré les instruments.

— Et qu’ont-ils avoué ? demandai-je.

— Qu’ils avaient incendié Rome sur ordre du Christ, bien sûr, répondit Tigellinus avec insolence en me regardant droit dans les yeux.

Puis, voyant ma réprobation, il ajouta :

« Ou n’importe quoi. Un ou deux ont vaguement reconnu avoir mis le feu à des maisons en prêtant main forte aux soldats. À vrai dire, voilà tout ce que j’ai obtenu comme preuve d’une quelconque conspiration criminelle. Mais plusieurs hommes qui semblaient en tout point dignes de confiance ont reconnu sans difficulté qu’ils estimaient que leur dieu avait mis le feu à Rome pour punir la ville de ses péchés. Cela n’est-il pas suffisant ? Et d’autres encore m’ont dit qu’ils s’étaient attendus à voir leur dieu descendre du ciel pendant l’incendie pour juger tous ceux qui ne reconnaissent pas la divinité du Christ. Ce genre de chose présente toutes les apparences d’une conspiration contre la chose publique. Il convient donc de punir les chrétiens de leur superstition, soit qu’ils aient mis le feu de leurs propres mains, soit qu’ils aient approuvé ce cruel désastre.

Du doigt, j’indiquai une jeune fille que des lanières de cuir maintenaient sur un banc de pierre tout ensanglanté. Sa bouche saignait et ses membres et sa poitrine avaient été tellement déchirés avec les tenailles qu’elle agonisait d’avoir perdu tant de sang.

— Et cette innocente jeune fille, qu’a-t-elle bien pu avouer ? demandai-je.

Tigellinus frotta ses paumes l’une contre l’autre en évitant mon regard.

— Essaie donc de me comprendre un peu, dit-il. Toute la matinée, j’ai dû travailler sur d’affreux bonshommes. Il fallait bien que je retire un certain plaisir de tout cela, moi aussi. D’ailleurs, j’étais curieux de ce qu’elle pouvait avoir à avouer. Bah ! je n’en ai rien tiré, sinon qu’un grand homme n’allait pas tarder à m’apparaître qui me précipiterait dans le feu pour prix de tout ce que j’ai fait. Une petite acharnée. Décidément, ils n’ont que le feu à la bouche, tous ces gens, comme s’il exerçait sur eux une attirance irrésistible. Il y a des gens qui prennent plaisir à assister à un incendie. Sinon, Néron aurait choisi une autre soirée pour chanter à la tour de Mécène.

Je fis semblant de regarder la jeune fille de plus près, malgré les nausées que ce spectacle me donnait.

— Mais, Tigellinus, lançai-je d’un ton décidé, cette jeune fille me paraît juive.

Horrifié, Tigellinus me saisit le bras.

— Pas un mot à Poppée, surtout ! me dit-il. Comment, au nom de toutes les puissances infernales, suis-je censé reconnaître les Juives des autres ? Ce n’est pas comme les hommes, qui portent sur le corps un signe de reconnaissance. Elle est indiscutablement chrétienne, en tout cas, et n’a jamais voulu renoncer à sa folie alors même que je lui promettais la vie sauve si elle abandonnait ses superstitions. Elle doit avoir été ensorcelée.

Fort heureusement, après cet affreux épisode, Tigellinus avait décidé d’interrompre les tortures et de ramener ses victimes à la vie afin qu’elles pussent affronter le châtiment que l’empereur réservait aux incendiaires. Nous regagnâmes sa propre salle d’interrogatoire où on lui apprit que le sénateur Pudens Publicola de la gens valérienne venait d’arriver en compagnie d’un vieux Juif et exigeait de lui parler.

Désagréablement surpris, il se gratta le crâne et m’adressa un regard d’impuissance.

— Pudens est un vieil imbécile qui ne ferait pas de mal à une mouche, dit-il. Pourquoi serait-il en colère contre moi ? Aurais-je arrêté un de ses clients par erreur ? Reste avec moi pour m’aider, car tu en sais long sur les Juifs.

Le sénateur Pudens entra. Sa vieille tête chenue tremblait de rage. À ma surprise, c’était Céphas qui l’accompagnait, sa vieille crosse de berger à la main, son visage barbu rouge d’indignation. Un jeune homme était avec eux, pâle de frayeur, le jeune Cletus, que j’avais déjà eu l’occasion de voir servir d’interprète à Céphas.