Tigellinus se leva pour accueillir respectueusement le vieillard, mais Pudens se jeta sur lui et fit mine de lui donner un coup de son pied chaussé de pourpre tout en lui criant des injures.
— Maudit maquignon, fornicateur et pédéraste ! vociféra-t-il. Que crois-tu donc manigancer ? Qu’est-ce que ces fausses accusations contre les chrétiens ? Jusqu’où crois-tu pouvoir impunément pousser l’insolence ?
Tigellinus tenta humblement d’expliquer que jamais il n’avait mélangé sa vie privée avec ses fonctions de préfet du prétoire. Il n’était certainement pas le seul pédéraste de Rome et ne rougissait pas d’avoir fait le commerce des chevaux pendant son exil.
— Aussi, cesse de m’injurier, mon cher Pudens, dit-il. Songe à ta dignité et aussi pense que tu t’adresses à moi dans l’exercice de mes fonctions publiques et non dans ma vie privée. Si tu as des accusations à porter, je t’écouterai avec patience.
Céphas leva alors les bras et se mit à son tour à parler d’une voix forte, en araméen, sans m’accorder un regard, faisant mine de ne pas me reconnaître. Tigellinus se tourna vers moi.
— Qui est ce Juif ? demanda-t-il. Et que dit-il ? Et à qui s’adresse-t-il ? J’espère qu’il ne s’agit pas de sorcellerie et qu’on a pris la précaution de le fouiller pour s’assurer qu’il ne porte ni charmes ni amulettes dangereuses.
Tirant sur le bras de Tigellinus, je le contraignis à m’écouter.
— C’est le chef des chrétiens, lui expliquai-je. Le célèbre Céphas. On raconte qu’il a ressuscité des morts et accompli des miracles qui font de Simon le magicien un enfant à côté de lui. Il est sous la protection du sénateur Pudens depuis qu’il l’a guéri d’une maladie.
Tigellinus brandit deux doigts à l’image d’une paire de cornes pour faire barrage aux mauvais esprits.
— C’est un Juif, dit-il fermement. Je n’aurai donc nulle affaire avec lui. Dis-lui de cesser ses sorcelleries et de s’en aller en emportant sa crosse magique. Sinon, je vais me fâcher.
Le sénateur Pudens avait eu le temps de se calmer.
— Le très respecté Céphas, déclara-t-il, est venu en personne répondre de toutes les accusations que tu as inventées contre les chrétiens. Il demande que tu relâches les autres pour le prendre lui à la place. Il est leur berger. Tous les autres, du plus humble au plus grand, ne sont que ses ouailles.
Tigellinus eut un brusque mouvement de recul et son visage brun pâlit sous le hâle.
— Emmène-le, dit-il en hésitant, les lèvres tremblantes. Sinon, je vais le faire fouetter. Dis-lui qu’il ferait d’ailleurs mieux de quitter la ville pour de bon. Sur ordre de l’empereur, j’enquête sur la conspiration fomentée par les chrétiens pour détruire Rome. Certains incendiaires ont déjà avoué, mais je dois reconnaître qu’un grand nombre de chrétiens respectables ignoraient tout de cet affreux projet. Peut-être que ce vieux magicien à la crosse sinistre l’ignorait aussi.
Pudens l’avait écouté bouche bée, la peau flasque de son menton tremblant d’indignation. Puis il secoua la tête.
— Chacun sait, dit-il d’un ton de reproche, que l’empereur lui-même a fait mettre le feu à Rome pour se procurer les terrains qu’il convoitait entre le mont Coelius et l’Esquilin pour ses délirants projets architecturaux. Mais Néron se trompe gravement s’il croit pouvoir faire retomber la responsabilité sur le dos de ces innocents. Puisse-t-il échapper à la colère du peuple si jamais tout cela était révélé.
Tigellinus jeta les yeux tout autour de la pièce comme pour s’assurer que les murs eux-mêmes ne pouvaient nous entendre.
— Tu es vieux, Pudens, dit-il d’un air menaçant. Tu n’as plus la tête très claire. Même en plaisantant, garde-toi bien de colporter de tels ragots. À moins que tu ne te sois fait chrétien toi-même et ne te sois laissé entraîner dans cette aventure parce que tu as perdu tes facultés de jugement ? Sois prudent. Ton nom figure parmi les listes de dénonciations. Évidemment, je ne crois pas un mot de ces accusations : un sénateur ne peut être chrétien.
Il s’efforça de rire, mais garda les yeux fixés sur Céphas, sursautant chaque fois que ce dernier esquissait un geste. Se rappelant son rang et sa position, Pudens se rendit compte qu’il était allé trop loin.
— Je t’accorde qu’il y a peut-être des fanatiques et des zélotes parmi les chrétiens, dit-il, et peut-être même de faux prophètes. Un loup déguisé en agneau aura peut-être réussi à se glisser parmi eux. Mais Céphas répondra pour eux tous lors du procès. Espérons seulement qu’il ne soit pas amené, par l’esprit, à prononcer des paroles qui terrifieront jusqu’à Néron lui-même.
Tigellinus retrouva lui aussi un semblant de calme.
— Je ne suis animé d’aucun mauvais sentiment à ton égard, répondit-il. Je suis toujours prêt à rencontrer les gens à mi-chemin. Mais il se trouve que ton magicien juif ne peut répondre pour les autres dans cette affaire. Il jouit des mêmes droits et privilèges particuliers que tous les autres maudits Juifs. Néron m’a expressément interdit de mêler un seul Juif à cette affaire, car Hercule lui-même ne serait pas de force à démêler les Juifs fidèles des hérétiques dans les écuries d’Augias de leurs querelles religieuses. J’estime quant à moi que Rome serait une ville bien supérieure si elle était débarrassée des Juifs. Mais c’est une opinion personnelle qui n’a rien à voir en l’occurrence. Je dois obéir à l’empereur.
J’exposai brièvement la position juridique de Tigellinus à Cletus qui la traduisit pour Céphas dont le visage s’empourpra de nouveau. Il tenta de se maîtriser et parla d’abord calmement, mais la colère l’emporta et il se remit à fulminer d’une voix tonnante. Cletus tenta de traduire, j’intervins moi-même tandis que Pudens exposait sa propre position. Nous vociférâmes ainsi tous ensemble sans comprendre un mot de ce que disaient les autres.
Pour finir, Tigellinus éleva les deux mains et réclama le silence.
— Assez ! s’écria-t-il. Par respect pour tes cheveux blancs, ô Pudens, et pour m’attirer les faveurs de ce puissant magicien, je suis prêt à libérer dix ou vingt, disons une centaine de chrétiens qu’il désignera lui-même. Il peut sortir sur le champ de manœuvre pour choisir. J’ai trop de chrétiens sur les bras, de toute façon, et serai trop heureux d’être débarrassé d’une partie d’entre eux d’une manière intelligente.
Mais Céphas rejeta cette suggestion raisonnable, non sans y avoir réfléchi quelques instants. Il s’entêta, soutenant que c’était à lui d’être arrêté tandis que tous les autres seraient relâchés. C’était là une demande insensée, mais, en y réfléchissant, je compris que c’était au contraire la plus sensée de son point de vue à lui. S’il choisissait une ou deux centaines de prisonniers parmi cette foule immense, cela ne pourrait que faire empirer les soupçons qui séparaient les uns des autres les divers chrétiens, au moment même où les porte-parole des différentes tendances commençaient à s’entendre.
Nos négociations étaient bloquées et, malgré la crainte que lui inspirait la magie de Céphas, Tigellinus ne tarda pas à perdre patience en constatant que son autorité était remise en question. Il se précipita hors de la pièce et nous l’entendîmes enjoindre aux gardes de chasser du camp à coups de fouet ce Juif présomptueux.
— Sans violence inutile, ajouta-t-il. Et ne vous avisez pas de lever le petit doigt sur le sénateur Pudens Publicola !
Mais Tigellinus eut du mal à faire obéir ses prétoriens, car ceux d’entre eux qui avaient entendu parler Paul pendant sa détention en avaient conçu un respect durable pour les chrétiens. Ils mirent en garde leurs camarades, et Tigellinus lui-même – qu’épouvantait la magie de Céphas – ne savait trop comment les contraindre. Le centurion du prétoire lui-même le mit en garde : mieux valait de pas lever la main contre un aussi saint homme.