Pour finir, Tigellinus fut contraint de promettre un mois de solde supplémentaire à quiconque chasserait Céphas du camp et l’empêcherait d’y pénétrer de nouveau. De cette manière, il parvint à rassembler cinq rudes gaillards qui s’encourageaient mutuellement en clamant que l’au-delà ne les effrayait pas. Après avoir avalé d’un trait une mesure de vin, ils pénétrèrent dans la salle d’interrogatoire et entreprirent d’en faire sortir Céphas à grands coups de fouet.
Pudens ne put intervenir, car même un sénateur ne peut aller contre un ordre militaire. Il ne put qu’injurier Tigellinus et l’abreuver de menaces. Le préfet du prétoire, lui, se tenait à bonne distance et encourageait ses prétoriens de la voix.
Les lanières armées de plomb s’abattaient sur la tête et les épaules de Céphas, mais le grand vieillard se contenta de se redresser en souriant et de bénir les soldats en les invitant à frapper plus fort car c’était pour lui une joie de pouvoir souffrir pour le Christ.
Afin de faciliter la tâche de ses bourreaux, il retira son lourd manteau et, pour éviter qu’il ne soit tout éclaboussé de sang, le tendit au sénateur Pudens. Ce dernier eût été heureux de le tenir mais, naturellement, je ne pouvais le laisser faire eu égard à son rang et je m’en saisis donc.
Fous de peur, Tes soldats abattaient leur fouet de toutes leurs forces et il leur arrivait même de se blesser mutuellement par accident. Le sang ruisselait sur le visage de Céphas et dans sa barbe grise. Sa tunique fut vite réduite en lambeaux et le sang éclaboussa le sol et les murs, de telle sorte que Pudens et moi-même nous écartâmes. Mais plus les soldats le battaient, plus Céphas souriait avec ravissement, poussant même de petits cris de plaisir et demandant au Christ de bénir ceux qui lui procuraient une telle joie.
Témoin de cette scène cruelle, Tigellinus était plus que jamais convaincu que Céphas était un redoutable sorcier, pire encore qu’Apollonios de Tyane, puisqu’il était insensible à la douleur. Il ordonna donc en criant aux soldats de laisser là leurs fouets pour emporter Céphas hors du prétoire.
Ils avaient peur de le toucher mais toute cette affaire commençait à entamer leur honneur de soldat. Encouragés par les rires et les cris de leurs camarades, ils poussèrent des jurons sonores et s’emparèrent de Céphas, lui faisant perdre l’équilibre. Sans les frapper ni leur faire de mal, il leur opposa la résistance farouche d’un taureau.
Ils parvinrent à lui faire franchir l’arche de marbre et arrivèrent sur les marches. Là, il leur échappa et promit de marcher de son plein gré jusqu’à la porte du champ de manœuvre s’ils voulaient bien le fouetter tout le long du chemin. Les soldats le laissèrent volontiers, affirmant que leurs bras étaient paralysés par sa force et que leur flagellation avait perdu tout mordant.
Les détenus chrétiens se précipitèrent joyeusement à la rencontre de Céphas, criant son nom et s’agenouillant de part et d’autre de son chemin en signe de respect. Il leur dit d’être fermes dans l’épreuve et, souriant avec joie, il éleva les bras en criant le nom du Christ. Les prisonniers reprirent confiance et courage et, tandis qu’ils voyaient Céphas tout sanglant quitter le champ de manœuvre sous les coups de fouet, ils perdirent leur méfiance à l’encontre les uns des autres.
Céphas était décidé à demeurer à l’extérieur du portail, sans manger ni boire, mais Pudens parvint à le convaincre de rentrer et le confia aux membres de sa suite qui le ramenèrent discrètement chez le sénateur. Pour se faire, il laissa à Céphas l’usage de sa propre litière, alors que le vieil homme aurait préféré rentrer à pied mais dut reconnaître qu’il titubait sous le coup de l’émotion et de la perte de sang. Puis Pudens revint sur ses pas pour négocier avec Tigellinus d’une manière plus raisonnable et plus romaine.
Quand Tigellinus vit que les prisonniers se pressaient dans la cour du prétoire, il recouvra brusquement la raison et ordonna aux soldats de les refouler vers le champ de manœuvre tout en enjoignant aux chrétiens les plus proches de nettoyer les taches de sang qui maculaient le plancher et les murs de la salle d’interrogatoire.
Les détenus s’entre-regardèrent d’un air ébahi car ils n’avaient ni brosse ni récipient. Tigellinus éclata de rire.
— Léchez pas terre si vous le voulez, dit-il, ça m’est bien égal ! Tout ce que je veux, c’est que ce soit propre.
Les chrétiens s’agenouillèrent donc et épongèrent soigneusement jusqu’à la dernière goutte de sang à l’aide de leurs vêtements et de leurs foulards, car, à leurs yeux, ce sang consacré à leur dieu leur rappelait les souffrances du Christ.
En homme avisé, Pudens songea à sauver ce qui pouvait l’être et en appela bravement à Tigellinus pour qu’il respectât sa promesse de libérer une centaine de chrétiens choisis parmi les prisonniers. Tigellinus ne demandait qu’à lui faire ce plaisir par égard pour sa famille et accepta donc très volontiers.
— Quant à moi, je ne vois même pas d’inconvénient à ce que tu en choisisses deux cents si tu veux, dit-il. Parmi ceux qui nient avoir participé à l’incendie de la ville.
Pudens se dirigea rapidement vers le champ de manœuvre pour ne pas lui laisser le temps de se raviser, mais Tigellinus réfléchit quand même suffisamment vite pour lancer :
— Cela fera cent sesterces dans ma bourse personnelle pour chaque chrétien libéré !
Il savait que Pudens n’était pas riche et parvenait tout juste à assembler un revenu suffisant à son rang de sénateur. L’empereur Claude avait un jour acquitté la différence sur sa bourse personnelle afin d’éviter à Pudens d’être radié du sénat pour pauvreté. Tigellinus estimait donc ne pas pouvoir lui demander une plus forte somme.
Parmi les prisonniers si nombreux, Pudens choisit les hommes qu’il savait proches de Céphas et les femmes qui avaient laissé de jeunes enfants à la maison ou avaient quelque autre cause d’être pressées de retrouver leur foyer et leur maisonnée. Il jugea inutile de faire libérer les jeunes filles car il supposait qu’elles ne pourraient pas être accusées d’incendie volontaire, comme d’ailleurs l’ensemble des femmes qu’aucun tribunal ne condamnerait jamais avec des preuves aussi frêles.
Il se contenta de réconforter ses propres amis, les assurant qu’étant des hommes respectés ils allaient certainement être libérés bientôt. On ne se bousculait pas autour de lui, et il y en eut même, parmi ceux qu’il avait choisis, pour décliner son offre et demander à demeurer avec leurs coreligionnaires pour partager leurs épreuves.
Il choisit pourtant plus de deux cents personnes et se mit à marchander avec Tigellinus qui finit par se contenter d’une somme forfaitaire de dix mille sesterces pour le contingent entier.
Ému par tout cela, je demandai à mon tour si je pouvais moi aussi racheter quelques personnes que j’avais reconnues pour des adeptes de Paul. Songeant à l’unité des Juifs, j’estimais qu’il valait mieux éviter les propos malicieux que ne manquerait pas de susciter un quelconque traitement de faveur au bénéfice de Céphas et de ses adeptes.
Ces derniers considéraient l’enseignement de Paul comme inutilement compliqué, tandis que ceux qui suivaient Paul se glorifiaient au contraire d’une compréhension des mystères divins supérieure à celle des autres. Et je me réjouissais à l’avance de pouvoir me vanter auprès de Claudia d’avoir secouru des chrétiens dans le malheur sans motif d’intérêt personnel.
Tigellinus ne me demanda même pas d’argent, car il aurait besoin de mon aide pour une présentation impartiale des superstitions chrétiennes devant le tribunal. Mais aussi parce qu’il avait conçu un certain respect pour moi en constatant que je ne semblais pas avoir peur de Céphas et que j’étais demeuré auprès de lui pendant l’entrevue. Il m’exprima sa gratitude en quelques mots bourrus.