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Pour lui-même, il était encore victime d’une saine terreur, car les soldats qui avaient saisi Céphas avaient complètement perdu l’usage de leurs bras. Ils se plaignaient pitoyablement de cette paralysie qu’ils devaient, disaient-ils, aux ordres du préfet qui leur avait enjoint de toucher un puissant magicien. Je crois qu’ils exagéraient délibérément leur mal pour obtenir plus d’argent. Du moins n’entendis-je jamais dire par la suite qu’ils eussent souffert de conséquences durables.

Tigellinus estimait désormais qu’il était prêt à soumettre l’affaire à Néron. Il me demanda de l’accompagner puisque je manifestais une certaine connaissance du sujet et que je semblais même connaître personnellement quelques chrétiens. Il était convaincu que c’était là mon devoir, car j’avais contribué à tromper Néron en donnant de faux renseignements à Poppée. Il estimait aussi que la compassion dont j’étais manifestement animé à l’égard des chrétiens équilibrait tout le mal qu’il croyait avoir découvert par ses interrogatoires. De cette manière, la présentation des faits serait plus impartiale.

Nous partîmes à cheval pour l’Esquilin car, pour accélérer les travaux de reconstruction de la ville, maintenant que les rues avaient été élargies, attelages et montures étaient désormais autorisés pendant la journée. Néron était d’une humeur charmante. Il venait de faire un bon repas en compagnie de sa suite, avait bu du vin, puis s’était rafraîchi par un bain froid, de manière à pouvoir continuer à manger et à boire jusqu’au soir – comme il avait coutume de le faire à l’occasion.

Il était immensément satisfait d’avoir trouvé ce qu’il jugeait une excellente méthode politique pour détourner l’attention du peuple vers les criminels chrétiens, faisant ainsi taire les rumeurs désobligeantes. Il ne se troubla nullement en apprenant de Tigellinus le nombre énorme de chrétiens détenus, car il persistait à croire qu’il s’agissait seulement d’une canaille criminelle.

— Il s’agit seulement de trouver un châtiment à la mesure de leur épouvantable crime, dit-il. Plus le châtiment sera sévère, plus le peuple se convaincra de la réalité de leur crime. En même temps, nous songerons à organiser des jeux et des spectacles comme le peuple ne s’en est jamais vu offrir. Nous ne pouvons utiliser l’amphithéâtre de bois, dont les caves servent encore de logements d’urgence pour les réfugiés. Quant au grand cirque, il est en cendres. Il faudra donc se servir de mon cirque sur le Vatican. On y sera un peu à l’étroit, bien sûr, mais on peut y organiser le spectacle et prévoir un festin dans mes jardins sous le Janicule.

Je ne savais trop ce qu’il avait à l’esprit, mais fus assez audacieux pour lui faire remarquer qu’il serait d’abord nécessaire d’organiser le procès public des coupables et qu’il ne serait pas facile d’accuser d’incendie volontaire un grand nombre de gens sur la base des preuves dont on disposait.

— Pourquoi public ? demanda Néron. Les chrétiens sont des criminels et des esclaves fugitifs qui ne jouissent pas de la citoyenneté. Nul besoin d’un collège de cent hommes pour juger des gens pareils. Un simple décret du préfet suffira.

Tigellinus expliqua alors qu’un nombre surprenant de ceux qu’il avait arrêtés étaient des citoyens et qu’on ne pouvait les accuser de rien, sinon d’avoir reconnu qu’ils étaient chrétiens. Il expliqua aussi qu’il allait avoir du mal à garder plus de cinq mille personnes sur le champ de manœuvre du prétoire plusieurs jours durant.

Les citoyens arrêtés semblaient de surcroît posséder des fortunes suffisantes pour prolonger la procédure en faisant appel devant l’empereur, quand bien même ils auraient été condamnés par les tribunaux ordinaires. L’empereur devait donc décider à l’avance si le fait de se reconnaître chrétien était une raison suffisante pour être condamné.

— As-tu bien dit cinq mille ? demanda Néron. Personne n’a jamais utilisé tant de gens à la fois dans un spectacle, pas même pour un triomphe. Je pense qu’un seul spectacle suffira. Nous ne pouvons organiser un festin sur plusieurs jours. Cela ne ferait que retarder encore les travaux de construction. Pourrais-tu leur faire traverser la ville sur-le-champ pour les mener jusqu’à mon cirque ? Cela donnera au peuple un avant-goût du spectacle et l’occasion de donner libre cours à sa colère pour des crimes aussi affreux. Quant à moi, je ne verrais pas d’inconvénient à ce qu’il mette en pièces quelques-uns d’entre eux en chemin, à condition qu’il n’y ait pas trop de désordre.

Je compris que Néron ne se rendait pas encore très bien compte de l’affaire ni de ses proportions.

— Tu ne comprends donc pas ? lui dis-je. La plupart d’entre eux sont des gens respectables et honorables, il y a parmi eux des adolescents, filles et garçons, que personne ne pourrait soupçonner du moindre mal. Beaucoup portent la toge. Tu ne peux sérieusement envisager de permettre à la plèbe d’outrager la toge romaine.

Le visage de Néron se rembrunit et il me coula un regard malveillant, tandis que son cou épais et son gras menton se durcissaient.

— Tu doutes manifestement de mes pouvoirs de compréhension, Manilianus, me dit-il, m’appelant ainsi par mon nom de famille pour manifester son désagrément.

Mais il éclata presque aussitôt d’un grand rire, car il venait d’avoir une autre idée.

« Tigellinus n’aura qu’à les faire dévêtir avant la marche à travers Rome, suggéra-t-il. La plèbe s’amusera plus encore et personne ne saura qui est respectable et qui ne l’est pas.

Puis il secoua la tête.

« Leur apparente innocence, poursuivit-il, est toute de surface. Ma propre expérience m’a appris à me méfier de ceux qui cachent leur méchanceté sous le masque de la piété et de la vertu. Tout ce que j’ai appris de la superstition chrétienne mérite les pires châtiments. Voulez-vous entendre de quoi il s’agit ?

Il nous regarda d’un air inquisiteur. Je savais que mieux valait garder le silence quand Néron désirait parler, aussi lui demandâmes-nous de continuer.

« La superstition chrétienne est si honteuse et si horrible que seul l’Orient pouvait lui donner naissance. Les chrétiens pratiquent une magie repoussante et menacent d’incendier un jour le monde tout entier. Ils se reconnaissent en échangeant des signes secrets et s’assemblent le soir, derrière des portes closes, pour manger de la chair humaine et boire du sang. Pour ce faire, ils s’emparent des enfants que leurs confient des gens sans méfiance et ils les sacrifient pendant leurs réunions secrètes. Quand ils ont mangé et bu, ils s’adonnent à la fornication de toutes les manières, naturelles et contre nature. Ils s’accouplent même à des animaux, du moins à des moutons, d’après les rapports que j’ai reçus.

Il jeta un regard triomphal tout autour de lui. Je pense que Tigellinus fut très contrarié d’avoir ainsi été prévenu par Néron avant d’avoir pu rendre compte du résultat des interrogatoires qu’il avait menés. Ou peut-être voulut-il parler pour affirmer qu’il maîtrisait bien la situation – quoi qu’il en soit, il prit la parole.

— On ne peut tout de même pas leur faire un procès pour fornication, dit-il. Je connais des gens pas très loin d’ici qui s’assemblent derrière des portes closes pour forniquer ensemble.

Néron éclata de rire.

— C’est tout différent, dit-il. Du moment que ces gens sont tous d’accord entre eux et s’assemblent pour la seule recherche du plaisir. Encore qu’il est inutile de mentionner ces choses en présence de Poppée, elle n’est pas aussi tolérante qu’on pourrait le souhaiter. Mais les chrétiens, eux, font tout cela comme une espèce de complot, en l’honneur de leur dieu et dans l’espoir d’obtenir des avantages sur les autres hommes. Ils croient que tout leur est permis à eux et que le jour où ils arriveront au pouvoir, ils pourront juger tous les autres. C’est là une idée qui pourrait être politiquement dangereuse si elle n’était pas ridicule.