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Nous ne nous joignîmes pas à son rire un peu forcé.

— Les caves du cirque du mont Vatican sont beaucoup trop petites pour cinq mille personnes, dit alors Tigellinus. Je continue de penser qu’il est inutile de mêler des citoyens à cette affaire. Je propose que tu m’autorises à libérer tous ceux qui s’engageront honnêtement à renoncer à la superstition chrétienne et qui sont, pour le reste, des citoyens honorables.

— Mais alors il n’en restera pas beaucoup à punir, protesta Néron. Ils profiteront évidemment tous de cette chance si elle leur est offerte. Tous ont trempé dans le complot de la même manière, même s’ils n’ont pas participé à l’incendie proprement dit. Si j’estime qu’ils sont vraiment beaucoup trop nombreux, ce qui m’étonnerait étant donné l’horreur du crime, je les autoriserai à tirer au sort entre eux. C’est bien ce qu’on fait à la guerre, quand une légion a subi une défaite déshonorante. Ce fut ainsi que Corbulon a été autorisé à procéder à la décimation de ses troupes en Arménie, par tirage au sort. Il tomba aussi bien sur des héros que sur des lâches. Je suggère que tu organises un tirage au sort pour faire libérer un chrétien sur dix. Le châtiment des autres suffira probablement à les effrayer et la superstition chrétienne disparaîtra de Rome à tout jamais.

Tigellinus fit alors remarquer que personne ne l’avait encore accusé de faire preuve d’une mansuétude exagérée dans son office.

— Mes vues sont purement pratiques, dit-il encore. Exécuter cinq mille personnes de manière artistique, comme tu souhaites le faire, n’est pas faisable en un seul jour dans ton petit cirque, même si nous devions hérisser les jardins de croix. Moi, je m’en lave les mains. Évidemment, si tu ne veux rien d’artistique mais seulement une exécution de masse, alors on peut l’organiser mais je doute fort que la plèbe y prenne grand plaisir. Il n’y a rien de plus monotone et de plus ennuyeux qu’une succession d’exécutions tout au long de la journée.

Nous demeurâmes tous sans voix devant le cynisme de ces déclarations. Nous nous étions tous imaginé qu’il s’agissait d’exécuter une vingtaine de chrétiens pendant que tous les autres donneraient une manière de spectacle. Pétrone secoua la tête et s’empressa de dire :

— Non, mon Seigneur, ce serait de mauvais goût.

— Je ne veux pas qu’on t’accuse et moi peut-être avec, d’ignorer les droits des citoyens, reprit Tigellinus. Il faut frapper le fer quand il est chaud. L’affaire est assez urgente. Je dispose d’une dizaine d’aveux complets qui ne suffiraient pas pour un procès public, et d’ailleurs tous ceux qui ont avoué ne peuvent plus être montrés en public.

Nous lui adressâmes des regards qui durent le troubler car il s’empressa d’ajouter :

« Beaucoup sont morts en cherchant à s’évader. Ce sont des choses qui arrivent fréquemment.

De nouveau, j’eus le sentiment qu’une chape de plomb s’abattait sur mes épaules, mais il fallait que je prenne la parole.

— Écoute, ô Imperator ! m’écriai-je. Je connais les chrétiens, leurs coutumes et leurs habitudes. Ce sont des gens paisibles qui restent entre eux sans se mêler des affaires de l’État et qui évitent le mal. Je ne sais d’eux que de bonnes choses. Peut-être sont-ils bêtes de croire qu’un certain Jésus de Nazareth, qu’ils appellent le Christ et qui fut crucifié quand Ponce Pilate était procurateur en Judée, va revenir les libérer du péché et leur donner la vie éternelle. Mais la bêtise en elle-même n’est pas un crime !

— Mais c’est exactement cela, dit Néron avec impatience, ils se figurent que leurs pires crimes seront pardonnés parce que tout leur est permis. Si ce n’est pas là un enseignement dangereux, j’aimerais que tu me dises ce qui est dangereux pour l’État !

Quelqu’un déclara alors d’une voix hésitante qu’on s’exagérait peut-être le danger que représentaient les chrétiens. Peut-être suffirait-il d’en punir un certain nombre pour que les autres prennent peur et renoncent à leur superstition.

— À vrai dire, ils détestent l’humanité, triompha Tigellinus. Ils croient que le Christ apparaîtra et te condamnera toi, ô Seigneur, ainsi que moi dans mon immoralité, et que nous brûlerons tous les deux comme châtiment de nos mauvaises actions.

Néron haussa les épaules et éclata de rire. Il faut dire à son crédit qu’il ne s’offusquait point des critiques dirigées contre ses faiblesses personnelles et traitait avec humour et générosité les auteurs de vers malicieux contre sa personne.

Mais il leva bien vite les yeux quand il entendit Tigellinus lancer, s’étant tourné vers moi :

— N’est-ce pas toi, Minutus, qui disait que les chrétiens n’aiment même pas le théâtre ?

— Détestent-ils le théâtre ? demanda Néron en se levant lentement, car c’était là plus qu’il n’en pouvait supporter. Dans ce cas, ce sont réellement les ennemis du genre humain qui méritent tous les châtiments. Nous les accuserons d’être des incendiaires et des ennemis du genre humain. Personne ne se dressera alors pour les défendre.

Je me levai à mon tour, les genoux tremblant violemment.

— Seigneur, protestai-je avec obstination, il m’est arrivé à l’occasion de participer à un repas sacré des chrétiens. Je puis témoigner sous serment qu’il ne s’y passe rien de répréhensible. Ils buvaient du vin, mangeaient du pain et d’autres aliments ordinaires. Puis ils disaient que ces aliments représentaient la chair et le sang du Christ. Après le repas, ils s’embrassaient, mais cela n’a rien de répréhensible.

D’un geste, Néron balaya mes paroles comme on chasse une mouche importune.

— Tu m’ennuies, Manilianus, dit-il. Nous savons tous que tu n’es pas précisément un génie, malgré tes qualités. Les chrétiens se seront joués de toi.

— Exactement, dit Tigellinus. Notre Minutus est bien trop crédule. Les magiciens chrétiens lui ont brouillé la vue. J’ai moi-même rencontré des difficultés considérables pendant les interrogatoires. Extérieurement, ils se montrent dociles et doux, ils semblent respectables et s’attirent les faveurs des pauvres en leur offrant à manger. Mais quiconque cherche à percer leurs mystères s’expose aux coups de leur magie.

Nous parvînmes seulement à convaincre Néron que deux ou trois mille prisonniers suffiraient à son spectacle et il autorisa Tigellinus à libérer ceux qui renonceraient à leur superstition, à condition qu’il en restât suffisamment pour le procès.

— Entre-temps, suggéra-t-il, imaginons quelque chose qui amusera la plèbe. Et toi, Tigellinus, veille à ce qu’il y ait des jeunes gens en bonne santé, filles et garçons, et pas seulement des esclaves marqués au fer.

En regagnant le camp des prétoriens en compagnie de Tigellinus, je croyais encore que Néron envisageait quelque farce théâtrale honteuse comme châtiment de la plupart des chrétiens qui seraient relâchés ensuite, après quelques exécutions pour satisfaire la plèbe.

Tigellinus ne disait rien. Il caressait ses propres projets, dont j’ignorais encore tout.

Nous sortîmes sur le champ de manœuvre. Les prisonniers étaient épuisés par le soleil car la journée d’automne était chaude. Ils avaient reçu des aliments et de l’eau fournie par la ville, mais en quantité insuffisante pour leur nombre. Certains que tourmentaient la faim et la soif demandèrent à être autorisés à pourvoir à leurs propres besoins, comme la loi et la coutume leur en donnaient le droit.

Apercevant un homme respectable vêtu d’une toge, Tigellinus lui adressa amicalement la parole.

— As-tu participé à l’incendie volontaire de Rome ? lui demanda-t-il, puis, sur une réponse négative, il poursuivit : As-tu jamais été puni dans le passé pour quelque crime honteux ?