Quand il eut reçu une réponse satisfaisante, il s’écria tout joyeux :
— Parfait ! Tu as l’air d’un homme honorable. Tu es libre si tu me promets de renoncer au pernicieux enseignement du Christ. J’imagine que tu disposes bien d’une centaine de sesterces pour couvrir les frais de ton arrestation ?
Mais il fut désagréablement surpris (et, à vrai dire, je fus surpris moi aussi) de s’entendre répondre, par tous ceux qu’il interrogea de la sorte, qu’il leur était impossible de renier le Christ qui les avait sauvés de leur péchés et appelés dans son royaume. Pour le reste, ils déclarèrent qu’ils seraient heureux de rentrer chez eux et de payer cinquante, cent, voire cinq cents sesterces pour rembourser à l’État les frais qu’ils lui avaient occasionnés.
En désespoir de cause, Tigellinus se contenta de faire la sourde oreille après avoir marmonné la question « Tu abjures le Christ, n’est-ce pas ? » pour conclure : « Très bien, tu peux partir, tu es libre. » Il cessa même d’exiger le paiement d’un pot-de-vin, désireux de voir partir au plus vite les plus respectables de ceux qu’il avait fait arrêter. Nombre d’entre eux étaient d’ailleurs si obstinés qu’ils revinrent secrètement et se dissimulèrent parmi les autres chrétiens.
Entre-temps, il fit répandre par les prétoriens le bruit que les responsables de l’incendie allaient être conduits sous escorte à travers les ruines, le long de la voie Sacrée, jusqu’à l’autre rive du Tibre où ils seraient enfermés dans le cirque de Néron, sur le Vatican. Il fit savoir aux gardes qu’il ne verrait aucun inconvénient à ce que quelques prisonniers puissent s’échapper en chemin pour se mêler à la foule. Quelques-uns des vieillards et certaines des femmes les plus faibles firent remarquer que le trajet était fort long, mais Tigellinus plaisanta. Il ne pouvait, hélas ! mettre des litières à la disposition de tous pour cette petite promenade.
Une populace hurlante se massa le long du trajet pour jeter de la terre et des pierres aux chrétiens, mais leur procession s’avéra si inimaginablement longue que les pires trublions se lassèrent bien avant que la fin du triste défilé fût en vue. J’allais et venais quant à moi le long du cortège sur ma monture, veillant à ce que les prétoriens fissent leur devoir et protégeassent les prisonniers des violences de la foule.
Certains de ces malheureux avaient reçu de tels coups qu’ils s’effondraient et demeuraient prostrés au milieu de leur propre sang répandu. Mais, quand nous atteignîmes la voie Sacrée et que le ciel s’empourpra tandis que les ombres s’allongeaient, un calme étrange s’empara de la foule massée sur le trajet. Ce fut comme si la ville entière était brusquement plongée dans un silence de mort. Les prétoriens jetaient des regards inquiets dans toutes les directions, car le bruit s’était répandu que le ciel allait s’ouvrir et le Christ en descendre dans toute sa gloire pour porter secours à son peuple.
Épuisés de faim, de soif et de manque de sommeil, bien des chrétiens s’asseyaient au bord de la route quand leurs jambes refusaient de les porter. La foule avait cessé de les importuner. Ils appelaient les autres, les suppliant de ne pas les abandonner en arrière mais de leur permettre de partager la joie du Christ. Alors, les plus entreprenants parmi les chrétiens louèrent certains des chariots qui servaient au transport des décombres et des pierres de taille et y chargèrent ceux qui étaient tombés. Le cortège fut bientôt suivi d’un centaine de chariots, de telle sorte que personne ne fut laissé en arrière. Tigellinus ne fit rien pour s’y opposer, mais s’écria en jurant que les chrétiens faisaient montre d’une persévérance dans la bêtise qu’il n’eût jamais crue possible.
Mais il commit l’erreur de mener la procession par l’île d’Esculape et la partie juive du Vatican. Le crépuscule était déjà tombé et, quand la populace qui suivait le cortège vit les Juifs, elle recommença à s’agiter, entreprit de les malmener et de pénétrer par effraction dans les maisons pour les piller. Tigellinus fut contraint d’ordonner à la quasi-totalité de l’escorte de s’occuper du maintien de l’ordre, de telle sorte que ce fut livrés à eux-mêmes que les chrétiens trouvèrent le chemin du cirque.
J’entendis les hommes et les femmes qui ouvraient la marche s’interroger sur le fait de savoir s’ils suivaient le bon chemin. Il y en eut quelques-uns pour s’égarer dans l’obscurité des jardins d’Agrippine mais, vers l’aube, tous avaient fini par gagner le cirque. On a prétendu que pas un seul d’entre eux ne s’était enfui, ce que j’ai du mal à croire. La nuit venue, tandis que l’émeute faisait rage dans le quatorzième district de la ville, quiconque le désirait aurait pu sans mal regagner discrètement sa maison.
Naturellement, il n’y avait pas assez de place pour recevoir un si grand nombre de gens dans les caves et les écuries, et beaucoup d’entre les prisonniers durent s’étendre sur le sable de l’arène. Tigellinus les autorisa à se confectionner des paillasse en se servant dans le grenier à foin et il fit ouvrir l’eau des écuries.
Remarquant des enfants qui avaient perdu leurs parents et des jeunes filles que les prétoriens avaient fait mettre à l’écart de la foule pour les violer – de manière à satisfaire ainsi la loi romaine qui interdit de faire subir à des vierges un châtiment physique – je leur enjoignis d’un ton sévère, au nom du Christ, de rentrer chez eux. Je savais que c’était la seule façon de me faire obéir d’eux. Je ne fus d’ailleurs pas le seul à invoquer ainsi le nom du Christ. J’entendis les prétoriens qui surveillaient la distribution d’eau donner maladroitement leurs ordres au nom du Christ, comprenant que c’était là le seul moyen de mettre un peu d’ordre.
Abattu, je rejoignis Tigellinus et nous retournâmes rendre compte à Néron sur l’Esquilin.
— Où étais-tu passé ? demanda impatiemment Néron en m’apercevant. Pour une fois que j’avais besoin de toi. Dis-moi, quels animaux sauvages possèdes-tu dans ta ménagerie ?
Je lui dis que le choix était très limité car nous avions été contraints de réduire le nombre des animaux en raison de la pénurie d’eau et de fourrage qui avait résulté de l’incendie. Pour les chasses, lui dis-je naïvement, il me reste seulement des bisons hyrcaniens et des chiens. Sabine, elle, possédait évidemment ses lions.
— Mais, ajoutai-je sombrement, avec les nouvelles charges écrasantes que représente la taxe sur les eaux, je crois que nous ne serons pas en mesure d’accroître le nombre de nos pensionnaires.
— Depuis le début de mon règne, dit Néron, on m’accuse de mollesse. On prétend que j’élargis encore le gouffre qui sépare le peuple de ses anciennes vertus romaines. Eh bien, pour une fois, ils auront ce qu’ils veulent, d’aussi mauvais goût que cela puisse me sembler personnellement. De toute manière, l’horreur du crime des chrétiens et leur obstination dans la haine du genre humain justifient tous les châtiments. On les livrera donc aux fauves. J’ai déjà passé en revue la légende pour trouver quelques idées de tableaux. Cinquante vierges pourront figurer les Danaïdes dont cinquante jeunes hommes seront les partenaires. Dircé, elle, fut liée aux cornes d’un taureau.
— Mais, protestai-je, depuis le début de ton règne les pires criminels eux-mêmes n’étaient plus livrés aux fauves ! Je croyais que nous en avions fini avec ces coutumes barbares. Je n’ai donc pas les moyens d’organiser ce genre de spectacle. Je manque de fauves. Non, non, il n’en est pas question !
Le cou de Néron s’enfla de rage.
— Rome se trompe si elle croit que j’ai peur de voir du sang répandu sur le sable, s’écria-t-il. Tu feras ce que je t’ai dit. Celles que tu choisiras pour représenter Dircé seront liées aux cornes des bisons. Tes chiens pourront en tailler en pièces une bonne centaine.
— Mais, Seigneur, répondis-je, ils sont dressés à n’attaquer que des fauves. Ils ne mordront pas des humains.