Puis, après quelques instants de réflexion, j’ajoutai prudemment :
« Bien sûr, nous pourrions armer les prisonniers et leur faire donner la chasse au bison avec les chiens. Même des chasseurs expérimentés laissent leur vie dans ce genre de chasse. Tu en as fait toi-même l’expérience.
Néron fixa les yeux sur moi, puis parla d’une voix dangereusement douce.
— T’opposerais-tu à mes souhaits, Manilianus ? demanda-t-il. Je crois t’avoir clairement fait comprendre le genre de spectacle que je désire te voir organiser demain.
— Demain ! me récriai-je. Mais tu n’y penses pas, Seigneur ! Je n’aurai jamais le temps.
Néron recommença à me dévisager.
— Rien n’est impossible à Néron, dit-il d’un ton suffisant. Demain commencent les ides. Le sénat s’assemble à l’aube et je l’informerai de la découverte des incendiaires. Dès que le sénat tout entier aura eu le temps de se rendre au cirque, le spectacle commencera. Dans un cas comme celui-ci, ma décision constitue à elle seule un verdict juridiquement valide et il n’y aura donc pas de procès. Mes amis érudits ici présents sont tous d’accord là-dessus. C’est seulement par égard pour le sénat et pour mettre un terme définitif à certaines rumeurs malveillantes que je ferai cette déclaration devant les sénateurs avant de les inviter au cirque où ils pourront constater de leurs propres yeux que Néron n’a pas peur du sang.
— Je n’ai pas les fauves nécessaires, dis-je sèchement, m’attendant à recevoir une coupe lancée à toute volée ou un coup de pied dans le ventre.
Ces gestes étaient dénués d’importance car, dès l’instant que Néron aurait pu donner libre cours à sa rage en se livrant à quelque violence physique, il se calmerait rapidement et ne se montrerait plus intraitable.
Mais au contraire, il se fit plus calme que jamais et continua de me dévisager en pâlissant de colère.
— Ne fut-ce pas moi qui te nommai un jour intendant général de la ménagerie ? demanda-t-il froidement. Ces animaux sont-ils les tiens ou les miens ?
— La ménagerie t’appartient sans conteste, ô César, bien que j’aie dépensé de fortes sommes sur ma cassette personnelle pour l’entretien, l’érection et la réparation des bâtiments, ce que je puis prouver, lui répondis-je. Mais les animaux sont ma propriété personnelle. En vérifiant les comptes de l’État et tes comptes personnels, il te sera facile de voir que j’ai toujours vendu les animaux nécessaires aux jeux et que, pour la présentation d’animaux dressés, j’ai perçu des honoraires proportionnels à la qualité du spectacle. Mes animaux ne sont ni à vendre ni à louer pour l’usage que tu te proposes d’en faire aujourd’hui. Ni toi, ni même le sénat, ne pouvez me contraindre à donner ma propriété privée pour satisfaire le caprice impitoyable que tu as conçu. Les lois romaines protègent la propriété, n’est-il pas vrai ?
Les avocats et les sénateurs présents hochèrent du chef à regret. Brusquement, Néron me décocha un sourire parfaitement amical.
— Figure-toi que nous discutions justement de ton cas, mon cher Minutus, me dit-il. Je t’ai défendu de mon mieux, mais tu es vraiment trop compromis dans la superstition chrétienne. Tu la connais vraiment trop bien. Et puis aussi, pendant l’incendie, cet été, tu as dérobé un cheval de valeur, une bête irremplaçable, dans mes écuries du Palatin. Et tu ne l’as jamais restitué. Je ne t’en avais encore jamais parlé parce que Néron est le contraire d’un pingre, quelque mal qu’on veuille penser de lui. Mais n’est-il pas étrange que ta maison, et elle seule, ait été épargnée sur l’Aventin ? On raconte aussi que tu t’es remarié sans m’en parler. N’aie pas peur. Il peut y avoir bien des raisons de tenir un mariage secret. Mais il est vrai que je me fais un certain souci quand j’entends dire qu’un de mes amis a épousé une chrétienne. Tu reconnais toi-même avoir participé à leurs repas secrets. J’espère bien qu’ici, entre amis, tu vas être en mesure de te disculper rapidement de telles accusations.
— Tu sais ce que c’est que les ragots, protestai-je avec l’énergie du désespoir. On attendrait de toi, oui, de toi surtout, Seigneur, que tu méprises de tels commérages dépourvus de tout fondement. Je n’aurais pas cru que tu prêtais l’oreille à de telles choses.
— Mais c’est toi qui m’y contrains, Minutus, dit Néron d’un ton suave. Moi qui suis ton ami, tu me places dans une position difficile. Politiquement, il est nécessaire d’infliger aux chrétiens un prompt et terrible châtiment. À moins que tu ne préfères m’accuser moi d’avoir incendié Rome, comme certains sénateurs, envieux de nature, le font derrière mon dos ? Tu t’opposes au châtiment que je veux infliger aux chrétiens. Tu dois bien comprendre que ta répugnance est de nature politique. Je n’y puis rien voir d’autre qu’une démonstration de ta volonté de t’opposer à moi. Tu ne souhaites tout de même pas me contraindre, moi, ton ami, à te condamner pour ton christianisme, non pas aux fauves, bien sûr, mais du moins à être décapité comme ennemi du genre humain et de l’empereur ? Tel serait probablement l’unique recours légal de l’État pour s’emparer de ton bien. Voues-tu réellement aux chrétiens et à tes animaux un amour plus grand que celui que tu me portes ou que celui que tu portes à ta propre vie ?
Il sourit, content de lui, sachant qu’il m’avait pris au piège. Pour la forme, je marquai encore une vague hésitation, mais je réfléchissais aussi vite que je le pouvais. Je dois dire à ma décharge que je songeais plus à Claudia qu’à moi-même. À Claudia et à mon enfant encore à naître – toi, ô Julius.
Pour finir, je cédai.
— Nous pourrions évidemment vêtir certains prisonniers de peaux de bête – ours et loups. Les chiens les attaqueraient peut-être en sentant l’odeur des fauves. Mais tu ne me laisses guère de temps, ô Seigneur, pour organiser un beau spectacle.
Sous l’effet du soulagement, tout le monde éclata de rire et il ne fut plus fait allusion à mes relations avec les chrétiens. Peut-être Néron avait-il seulement souhaité m’effrayer par ses menaces implicites et explicites. Mais il me tenait car, de toute manière, les comptes de ma ménagerie n’auraient pas résisté à un examen attentif, puisque j’avais fait rembourser mes dépenses à la fois par le trésor de l’État et par la cassette privée de Néron.
Puisque Néron se serait procuré mes animaux quelque attitude que j’adopte, je pense que je n’ai rien à me reprocher. Quel bien cela aurait-il fait aux chrétiens ou à moi-même que je me laisse couper la tête ? Quand je pris cette décision, j’ignorais évidemment celle de mon père dans cette déplorable affaire.
Toute résistance eût été inutile. Quand les étoiles se levèrent, Néron avait déjà fait annoncer le spectacle par ses hérauts aux quatre coins de la ville et avait convié le peuple à un festin dans son cirque du Vatican.
J’avais une telle hâte de courir jusqu’à la ménagerie que nous eûmes tout juste le temps d’évoquer les principales attractions du spectacle. Il me fallait encore choisir les fauves et les faire transborder de l’autre côté du Tibre. Ce n’était pas une petite affaire, on peut m’en croire. Je fis aussitôt sonner l’alarme à la ménagerie et la fis éclairer comme en plein jour en allumant des torches et de grandes vasques d’huile.
Les bêtes devinrent évidemment plus nerveuses encore que les gens une fois qu’elles eurent été réveillées par les lumières vacillantes et la clameur générale. Le fracas des chariots et des traîneaux attelés de bœufs, mêlé aux beuglements des bisons, aux barrissements des éléphants et aux rugissements sourds des lions, faisait un vacarme qu’on entendait jusqu’au Champ de Mars où les réfugiés se précipitèrent à l’extérieur de leurs abris provisoires croyant que l’incendie avait éclaté de nouveau.