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Outre nos propres véhicules, je réquisitionnai les gros traîneaux à bœufs qui amenaient jour et nuit des pierres depuis les carrières situées à l’extérieur de la ville. Je fis vider leur chargement sur place. Tigellinus mit une cohorte de prétoriens à ma disposition. Je m’attirai leur bonne volonté en distribuant du vin et de l’argent, car je les savais fatigués par une journée entière de faction. J’obtins ainsi qu’ils travaillent le plus vite possible.

Le pire obstacle auquel je me heurtai fut évidemment Sabine qui, quittant la couche d’Épaphroditus, se rua sur moi en m’inondant de reproches.

— Es-tu devenu fou ? vociféra-t-elle. Que fais-tu ? Que signifie tout cela ?

Elle ne souhaitait sous aucun prétexte autoriser ses lions dressés à participer au spectacle de Néron, car toute la patience de son long dressage serait réduite à néant dès que ces fauves auraient déchiré et mis en pièces un être humain de leurs griffes.

— Fort heureusement, Épaphroditus était plus raisonnable et il comprit le caractère d’urgence de la situation. Il aida lui-même à la mise en cage de trois lions non dressés qui étaient arrivés d’Afrique deux mois auparavant. Pire que tout, les fauves avaient déjà reçu leur repas du soir et étaient bien trop satisfaits et repus. Plusieurs vieux esclaves qui avaient conservé le souvenir des grandes parades d’animaux féroces qu’organisait Claude quinze ans auparavant secouèrent la tête d’un air soucieux en déclarant que les fauves ne seraient pas d’un grand secours.

Nous n’avions pas de cage pour transporter les bisons hyrcaniens, car il existait un tunnel menant de la ménagerie à l’amphithéâtre de bois. Il fallut donc les capturer et les ligoter dans l’enclos où ils paissaient. Quand on songe qu’il y avait environ une trentaine de ces animaux gigantesques et que leur capture dut se faire en partie dans l’obscurité, tandis qu’ils chargeaient en tous sens et se heurtaient les uns les autres sous l’effet de la panique, je crois qu’on m’accordera quelque mérite d’avoir accompli cette tâche avant l’aube.

Pour donner l’exemple, il me fallut intervenir personnellement après que deux prétoriens eurent été tués à coups de corne et deux autres piétinés si gravement qu’ils demeurèrent infirmes à vie. Je fus moi-même foulé au pied par un de ces monstres, mais n’en gardai que quelques contusions, ayant à peine ressenti la douleur dans la précipitation qui m’habitait. Je reçus également un coup de patte d’un ours qui me paralysa à demi le bras, mais je songeai seulement à me réjouir de la vigueur de mes fauves.

J’avais fait tirer du lit les tailleurs et les cordonniers de toute la ville. Nous possédions une quantité suffisante de peaux, car la mode était passée de les utiliser comme couvre-lit et comme tapisserie depuis que le raffinement grec avait progressé dans les intérieurs patriciens. Cela m’avait causé des pertes financières considérables, mais je ne pus que remercier la Fortune qui avait ainsi rempli mes réserves.

Quand le jour se leva, il trouva le cirque de Néron plongé dans un chaos indescriptible. Les gens du théâtre arrivaient avec leurs costumes, les soldats s’affairaient à ériger des poteaux et les esclaves à bâtir des abris et des huttes de feuillage. Des maisons entières étaient bâties à la hâte sur le sable de l’arène et je fis hâler un bloc de pierre jusqu’au milieu du cirque.

De violentes querelles s’allumaient partout entre tous ceux qui vaquaient à une tâche particulière, chacun estimant qu’elle était la plus importante de tous les préparatifs. Mais la pire peste était encore les chrétiens, vautrés un peu partout ou qui erraient au hasard, gênant les mouvements de tous ceux qui travaillaient.

Le cirque était absolument bondé. Je fus contraint d’utiliser toutes les caves et toutes les écuries pour y mettre mes fauves, non sans en avoir fait renforcer les parois, car le cirque n’avait jusqu’alors servi qu’à des courses. Les chrétiens les plus vigoureux furent mis au travail et les autres regroupés sur les gradins. Il n’y avait pas assez de lieux d’aisance pour un si grand nombre de détenus et il fallut les faire nettoyer à la hâte tous les recoins innombrables qu’ils avaient souillés. Malgré quoi il fallut encore faire brûler partout de l’encens et utiliser de grandes quantités de parfums dans la loge impériale et dans les loges des sénateurs. Je reconnais que mes fauves étaient en partie responsables de la puanteur, mais je m’étais à tel point accoutumé à leur odeur que je ne la remarquais plus.

Dans la confusion générale, les chrétiens commençaient à se sentir mal à l’aise et se réunissaient par groupes pour prier et chanter les louanges du Christ. Certains d’entre eux se mirent à sauter sur place ou à danser en proie à l’extase, les yeux révulsés. D’autres encore tenaient des discours dans des langues incompréhensibles. Ce que voyant, les prétoriens commencèrent à murmurer que c’était la première mesure raisonnable que Néron prenait depuis le début de son règne que d’éliminer une telle sorcellerie.

Mais les plus intelligents des chrétiens eux-mêmes ne se doutaient pas encore du sort qui les attendait et assistaient aux préparatifs avec étonnement. Certains d’entre eux, qui me connaissaient de vue, venaient naïvement à moi à travers la cohue pour s’enquérir du temps que durerait encore leur détention et de la date de leur procès. Ils estimaient avoir diverses mesures importantes à prendre et se demandaient quand ils pourraient retourner à leurs occupations. Je tentai vainement de leur expliquer que le verdict avait déjà été prononcé et qu’ils feraient mieux de s’apprêter à mourir courageusement en l’honneur du Christ tout en offrant un spectacle mémorable au sénat et au peuple romains. Mais ils secouaient la tête, refusant de me croire.

— Tu dis cela pour nous effrayer par jeu, dirent-ils. De telles choses sont impossibles à Rome.

Ils ne me crurent toujours pas quand ils durent se dépouiller de leurs vêtements pour que les tailleurs et les cordonniers entreprissent de les coudre à l’intérieur des peaux de bêtes. Il y en eut au contraire pour rire et donner des conseils aux artisans. Jeunes gens et jeunes filles poussaient des grognements et faisaient mine de se décocher des coups de griffes après avoir été cousus dans des peaux de panthère et de loup. La vanité humaine est si forte qu’ils se querellaient pour avoir les plus belles peaux quand ils eurent compris qu’ils seraient contraints de les porter. Malgré les aboiements constants de mes meutes, ils ne comprenaient toujours pas la raison de ces déguisements.

Quand les gens du théâtre entreprirent de sélectionner sans vergogne les prisonniers les plus beaux et les plus séduisants pour leurs propres numéros, je m’avisai d’avoir à veiller sur mes propres intérêts et fis choisir les trente femmes les plus belles pour leur faire jouer le rôle de Dircé. Tandis que les Danaïdes et leurs cavaliers passaient leurs costumes, je rassemblai donc un nombre suffisant de femmes de seize à vingt-cinq ans et les fis regrouper dans un coin de l’arène où nul histrion malhonnête ne pourrait venir me les enlever.

Je pense que les chrétiens commencèrent à comprendre la vérité quand, les premiers rayons du soleil atteignant l’arène, les soldats entreprirent de crucifier les pires criminels. Les soldats craignaient de manquer de croix, car j’avais utilisé une bonne part des poutres et des planches pour renforcer les parois des stalles et des écuries. Mais il eût de toute manière été inutile d’ériger les croix si proches les unes des autres qu’elles eussent entièrement masqué le spectacle de l’arène aux yeux des spectateurs.

Tigellinus partit en toute hâte pour le sénat. Je décidai alors que quatorze croix seulement, une pour chacun des quartiers de la ville, seraient érigées dans l’arène. De part et d’autre des entrées, il y avait encore de la place pour quelques croix mais, pour le reste, il faudrait se contenter de clouer autant de criminels qu’on voudrait aux palissades qui cernaient le champ de course.