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Néron avait prévu d’offrir un festin à la plèbe dans les jardins d’Agrippine, le soir venu. Mais il fallut aussi prévoir quelque chose pendant le spectacle, car le cirque était trop éloigné de la ville proprement dite pour que les gens puissent rentrer se restaurer chez eux à midi. Grâce à l’excellente organisation des cuisines impériales, d’innombrables paniers de victuailles commencèrent à arriver aussi vite que les hommes pouvaient les porter. Il y avait une corbeille pour dix spectateurs et des paniers spéciaux, contenant du vin et des poulets rôtis pour les sénateurs, ainsi que deux mille corbeilles pour l’ordre équestre.

Je songeai qu’il n’était pas nécessaire de crucifier tant de chrétiens à la palissade qui entourait l’arène en utilisant un aussi grand nombre de clous coûteux. Je craignais d’ailleurs que les cris des suppliciés ne troublent les tableaux, bien que, du moins au début, et peut-être sous le seul effet de la surprise, ils fussent étonnamment silencieux. Ce n’était pas la jalousie qui me faisait parler : les contorsions des crucifiés deviennent vite monotones quand les malheureux sont trop nombreux. Je ne craignais donc pas que l’attention de la foule fût détournée de mes animaux au profit des innovations de Tigellinus.

Mais quand mille personnes hurlent de douleur, le vacarme est tel que les meilleurs grognements d’ours, voire les plus terribles rugissements de lions sont noyés, pour ne rien dire des explications et commentaires des hérauts. J’estime donc avoir agi avec correction en rassemblant quelques-uns des chefs chrétiens pour leur demander de faire le tour des suppliciés en les priant de crier moins fort quand le spectacle serait commencé et, dans tous les cas, d’invoquer dans leurs cris le nom du Christ, afin que les spectateurs comprissent pourquoi on les châtiait.

Les chefs spirituels, dont plusieurs étaient déjà cousus à l’intérieur de peaux de bête, comprirent parfaitement leur tâche. Ils allèrent parler à ceux qui gémissaient, leur assurant que c’était un grand honneur qui leur était ainsi fait puisqu’on leur permettait de mourir sur la croix comme Jésus de Nazareth lui-même. Comme leurs épreuves seraient brèves en comparaison de la vie éternelle et du salut qui les attendaient dans le royaume de Jésus-Christ ! Le soir même, ils seraient au paradis.

Ces hommes parlaient d’une manière si convaincante que je ne pus m’empêcher de sourire. Mais quand, avec une ferveur plus grande encore, ils se mirent à déclarer aux suppliciés que cette journée était celle de la plus grande joie car il était donné aux innocents de souffrir pour la gloire du Christ, de se faire ses témoins et de monter au ciel, je me surpris à me mordre les lèvres.

C’était comme si ces chefs spirituels enviaient véritablement le sort de ceux qui avaient été crucifiés. Pour moi, ils ne pouvaient parler sincèrement. D’un ton brusque, je leur fis donc remarquer qu’ils pouvaient parfaitement, s’ils le désiraient, échanger leur sort et la mort rapide qui les attendait contre la lente agonie des crucifiés.

Or, leur aveuglement était tel que l’un d’entre eux, arrachant aussitôt sa peau d’ours, me supplia de lui accorder l’honneur de la crucifixion. Je ne pus que m’incliner et ordonnai aux prétoriens de le crucifier dans un des espaces restés libres.

Mécontents de ce surcroît de travail, les prétoriens le frappèrent à plusieurs reprises car leurs bras engourdis leur faisaient mal d’avoir planté tant de gros clous à coups de lourds marteaux. Je ne vis aucun inconvénient à leur geste car la loi prescrit de flageller les crucifiés avant de les clouer en croix, mesure de clémence qui abrège leur agonie. Nous n’avions malheureusement pas eu le temps de le faire pour les autres. Les plus compatissants des prétoriens s’étaient contentés de les piquer par-ci par-là avec leur lance pour leur faire perdre du sang.

Il me faut pourtant dire mon admiration pour les capacités d’organisation qui caractérisent les Romains et grâce auxquelles l’ordre apparemment absurde de Néron put être exécuté à la lettre. Quand, dans le matin lumineux, la plèbe commença d’envahir le cirque, tous les gradins étaient propres, les bâtiments étaient prêts dans l’arène, tous les participants au spectacle portaient leur costume, l’ordre des événements avait été fixé, les rôles distribués et les crucifiés s’agitaient en gémissant avec retenue.

Les hurlements des meutes et les mugissements des bisons semblaient prometteurs aux oreilles de la foule. Tandis que les plus impatients se précipitaient pour se disputer les meilleures places, ceux qui entraient calmement se voyaient remettre une miche de pain frais, du sel et, s’ils le souhaitaient, une cruche de vin.

Plein de fierté pour Rome, je me lavai et me changeai à la hâte, endossant ma toge bordée de rouge. J’avalai une coupe de vin, savourant à l’avance le succès que j’escomptais et qui semblait certain, à en juger par la rumeur joyeuse qui montait de la foule tendue dans l’expectative. Avalant une deuxième coupe de vin, je me rendis compte que les chrétiens eux-mêmes étaient en partie responsables de ma joie car, loin de se lamenter, ils s’exhortaient chaleureusement les uns les autres à se réjouir d’accéder prochainement au royaume du Christ.

Tandis que les fumées du vin me montaient agréablement à la tête, j’étais bien loin de me douter de ce qui se passait au même moment à la curie. Aujourd’hui encore, quand j’y pense, je suis saisi d’un tel chagrin qu’il me faut entamer un nouveau livre pour être en mesure de te rapporter ces événements funestes sans trembler.

Livre III

LES TÉMOINS

Comme il est de rigueur aux ides de chaque mois, à l’exception de ceux d’été, le sénat s’était rassemblé dès l’aube à la curie, qui, au grand dam du peuple, avait échappé à l’incendie.

Néron se leva trop tard pour assister aux cérémonies d’ouverture de la séance mais quand il arriva, il se montra débordant d’énergie, saluant les consuls de baisers et s’excusant d’abondance de son retard, dû à des affaires d’État d’importance cruciale.

— Mais, plaisanta-t-il, je suis disposé à subir toute espèce de châtiment que le sénat déciderait de m’infliger pour ma négligence. Cependant, je pense que les pères de la cité se montreront indulgents quand ils auront entendu ce que j’ai à leur dire.

Réprimant leurs bâillements, les sénateurs se carrèrent confortablement sur leurs sièges d’ivoire et se préparèrent à assister pendant au moins une heure à un numéro d’éloquence dans le grand style de Sénèque. Mais Néron se contenta des quelques considérations indispensables sur la vie morale conforme aux vœux divins et sur l’héritage de nos ancêtres, avant d’entrer dans le vif du sujet.

L’incendie qui avait ravagé la ville durant l’été, le plus grand désastre qui se fût jamais abattu sur Rome à l’exception du sac de la cité par les Gaulois, n’était nullement, comme certains esprits malveillants s’obstinaient à l’affirmer, le châtiment divin de certaines péripéties politiques inévitables ; non, cet incendie était un attentat prémédité, le plus effroyable crime jamais perpétré contre l’humanité et contre l’État. Les criminels étaient les dénommés chrétiens, dont la répugnante superstition avait prospéré à un degré inimaginable dans la tourbe criminelle de Rome et dans la partie la plus basse et la plus ignorante de la plèbe. La plupart des chrétiens étaient d’origine étrangère et ne parlaient même pas le latin, ils appartenaient à cette canaille qui, les pères de la cité ne pouvaient l’ignorer, envahissait chaque jour un peu plus la ville, ils étaient de ces immigrants sans attaches qui apportaient avec eux leurs mœurs infâmes.