Leurs menées étaient d’autant plus dangereuses que ces méprisables chrétiens les dissimulaient sous des comportements irréprochables. Ils attiraient les pauvres par des aumônes et des repas gratuits pour leur révéler ensuite, durant des mystères entourés du plus épais secret, leur terrible, leur hideuse haine de l’humanité. Durant leur ignobles agapes, ils mangeaient de la chair humaine et buvaient du sang humain. Ils pratiquaient aussi la magie et jetaient des sorts sur les malades qui tombaient ainsi en leur pouvoir. Certaines des personnes ensorcelées avaient donné tous leurs biens pour soutenir les desseins criminels de ces misérables.
Néron marqua une pause pour laisser aux plus zélés des sénateurs le temps de pousser les exclamations de dégoût et d’horreur qu’appelait sa rhétorique. Puis il reprit le fil de son discours.
Par respect de la décence, il ne désirait pas, et serait même incapable d’exposer toutes les horreurs auxquelles se livraient les chrétiens dans leurs mystères. L’essentiel était que ces gens, enivrés par leurs propres discours, avaient allumé l’incendie de Rome et sur l’ordre de leurs chefs, s’étaient rassemblés sur les collines et avaient attendu dans l’allégresse la venue d’un roi qui détruirait Rome, fonderait un nouveau royaume et condamnerait tous ceux qui ne partageaient pas leur foi aux châtiments les plus cruels.
Nourrissant semblables desseins, il n’était pas étonnant que les chrétiens se fussent dérobés à leurs devoirs de citoyens envers l’État, car si honteux ou incroyable que cela parût, un grand nombre de citoyens, par stupidité ou dans l’espoir d’une récompense future, avaient trempé dans la conspiration. Que les chrétiens fussent pétris de haine pour tout ce que les autres hommes considèrent comme sacré, était amplement démontré par leur refus de faire des offrandes aux dieux romains ainsi que, par leur dégoût des beaux-arts et du théâtre.
Cependant, le complot avait été aisément anéanti, car ces pleutres de chrétiens s’étaient empressés de se dénoncer les uns les autres dès les premières arrestations. Dès que lui, Néron, avait eu vent de l’affaire, il avait pris des mesures pour protéger l’État et punir les incendiaires de Rome. Il avait été en cela excellemment secondé par le préfet du prétoire, Tigellinus, qui avait gagné par là toute la gratitude du sénat.
Pour permettre aux pères de la cité d’avoir une vue d’ensemble de la question, Néron allait maintenant leur livrer un résumé des origines de la superstition chrétienne. Elle avait été créée par un agitateur galiléen nommé Christ. Il avait été condamné à mort pour crime contre l’État par le procurateur Ponce Pilate durant le principat de Tibère, et les troubles qu’il avait suscités avaient été temporairement supprimés. Mais en répandant le bruit que ce criminel était ressuscité d’entre les morts, ses disciples avaient ranimé la superstition en Judée et de là l’avaient répandue de plus en plus loin, comme une épidémie de peste.
Les Juifs désavouaient la superstition chrétienne et ne pouvaient être accusés de ce complot, comme certains le faisaient, mus par la haine et les préjugés. Au contraire, les Juifs vivaient sous la protection de leurs droits spéciaux et se laissaient gouverner par leur Conseil des sages, d’une manière qui ne différait guère de celle des habitants de Rome.
Cette affirmation ne s’attira guère de manifestations d’approbation. Le sénat n’avait jamais goûté les droits exceptionnels que tant d’empereurs avaient garantis et reconfirmés aux Juifs de Rome. Pourquoi tolérait-on un État dans l’État ?
— On répète que Néron est trop humain dans le châtiment des criminels, poursuivait Néron sur un ton emphatique. On dit qu’il a laissé tomber en désuétude les mœurs sévères de nos aïeux et qu’il pousse la jeunesse à choisir un mode de vie efféminé plutôt que de cultiver les vertus militaires. Le moment est venu de montrer que Néron n’a pas peur de voir couler le sang comme certains stoïciens aigris l’ont murmuré.
« Le crime sans précédent appelle un châtiment sans précédent. Néron a fait appel à son imagination artistique pour l’aider à offrir au sénat et au peuple de Rome un spectacle tel qu’il espère qu’on ne l’oubliera jamais, un spectacle qui devrait être inscrit dans les annales de la ville. Honorés pères de la cité, vous verrez de vos propres yeux dans mon cirque comment Néron punit les chrétiens, ces ennemis de l’humanité.
Ayant ainsi parlé de lui à la troisième personne, comme le veulent les tournures rhétoriques, il passa ensuite à la première personne pour suggérer, avec une humilité feinte, que l’examen de toutes les autres affaires fût reporté à la séance suivante, et que les pères de la cité se rendissent au cirque sans plus tarder, pour autant, bien entendu, que les consuls n’y fussent pas opposés.
Les consuls remercièrent en leurs noms l’empereur pour la pénétration dont il avait fait preuve et sa promptitude à agir pour la défense de la patrie en danger, et ils exprimèrent leur joie d’apprendre qu’il avait découvert les véritables responsables de l’incendie de Rome. C’était une heureuse nouvelle pour l’État, car elle mettrait fin une fois pour toutes aux extravagantes rumeurs qui circulaient. Les consuls suggéraient pour leur part qu’un résumé du discours de Néron fût joint aux proclamations officielles et approuvaient la proposition de mettre fin à la réunion. Comme l’exigeait leur rôle, ils demandaient si l’un des vénérables pères désirait ajouter quelque chose, bien qu’ils fussent pour leur pan convaincus que l’affaire était claire.
Le sénateur Paetus Thrasea, dont la vanité avait été piquée par l’allusion de Néron aux stoïciens aigris, demanda la parole pour proposer sur un ton ironique que le sénat se prononçât sans attendre pour la célébration d’actions de grâces, afin de remercier les dieux d’avoir évité à la ville de si graves périls.
Néron fit mine de n’avoir pas entendu et se contenta de taper du pied pour hâter le mouvement. Le sénat s’empressa de voter les actions de grâces habituelles à Jupiter Custos et aux autres dieux. Les consuls demandèrent avec impatience si quelqu’un avait encore une question à poser. Alors, rompant tout à coup avec une attitude discrète dont jusque-là il ne s’était jamais départi, Marcus Mezentius Manilianus, mon père, se leva pour se faire mieux entendre et, d’une voix tremblante, demanda la parole. Ses voisins le tirèrent par les pans de sa toge en lui murmurant de se tenir tranquille, convaincus qu’il était ivre. Mais mon père ramena à lui les plis de son vêtement, les disposa sur son bras et réclama la parole, sa tête chauve frémissant de rage.
— Consuls, pères et toi Néron, le premier d’entre tes égaux, vous tous, écoutez ! Vous n’êtes pas sans savoir que j’ai rarement desserré les dents aux assemblées du sénat. Je ne puis me targuer d’une très grande sagesse, bien que j’aie dix-sept années durant consacré le meilleur de mon temps au bien public, en travaillant au Comité des affaires orientales. J’ai entendu bien des infamies et bien des blasphèmes dans cette curie, mais mes vieilles oreilles n’avaient jamais ouï ignominies comparables à ce qui s’est dit ce matin. Faut-il que nous soyons tombés bien bas pour que, sans procès et sans preuve, comme s’il ne s’agissait que d’une affaire courante et sans importance, le sénat de Rome acquiesce sans discussion à la mise à mort, par les plus cruels moyens, d’hommes et de femmes dont le nombre, à ce qu’il me semble, doit s’élever à plusieurs milliers et parmi lesquels figurent des centaines de citoyens et même quelques chevaliers !
Des cris de désapprobation s’élevèrent et Tigellinus fut autorisé à donner quelques explications.
— Il n’y a pas un seul chevalier parmi eux, affirma-t-il. À moins qu’ils n’aient tu leur rang par honte de leur crime.