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Je promis de réfléchir à la question mais, après enquête, Barbus put m’assurer que Corbulon s’était davantage illustré comme bâtisseur de routes en Gaule que comme guerrier dans les forêts germaines.

Comme il se devait, je lus le petit ouvrage qu’on m’avait donné. Sénèque, dans un beau style moderne, affirmait que le sage se devait de garder la tranquillité de l’âme face à tous les aléas du destin. Mais je trouvai sa prose filandreuse, car il n’illustrait d’aucun exemple son propos philosophique. Aussi oubliai-je vite la plus grande partie de ce que j’en avais lu.

Mon ami Lucius Pollio me transmit également une lettre de condoléances que Sénèque avait écrite à Polybius, un affranchi de l’empereur. Sénèque y consolait Polybius de la mort de son frère en l’exhortant à ne pas se chagriner, puisqu’il avait la chance que l’empereur lui permît de le servir.

Ce qui avait amusé tous ses lecteurs romains, c’était que Polybius venait d’être exécuté après avoir été reconnu coupable de trafic d’influence. D’après Pollio, il s’était querellé avec Messaline au sujet du partage des pots-de-vin et la jeune femme l’avait alors dénoncé, au grand dam des autres affranchis de l’empereur. Une fois de plus, le philosophe avait manqué sa manœuvre.

J’étais surpris que Claudia n’eût pas tenté de me joindre, en dépit de ma maladie. Mon amour-propre en souffrait, mais le bon sens m’incitait à penser que la revoir m’apporterait plus de tracas que d’agrément. Pourtant, je ne parvenais pas à oublier ses noirs sourcils, son regard fier et ses lèvres pleines. Quand je fus rétabli, j’effectuai de longues promenades pour affermir ma jambe et apaiser mon énervement. Le tiède automne romain était de retour. Il faisait trop chaud pour porter une toge et comme je ne revêtais plus la tunique bordée de rouge, je n’attirais pas trop l’attention dans les faubourgs de la ville.

Fuyant la puanteur du centre de la ville, je traversai le fleuve, longeai l’amphithéâtre construit par Gaius et pour lequel il avait fait venir à grands frais un obélisque d’Égypte. Enfin, je gravis la colline du Vatican, où se dressait un ancien oracle, sanctuaire étrusque aux murailles de bois, que Claude avait fait protéger par un toit de tuiles. Le vieux devin du lieu leva son bâton pour attirer mon attention, mais ne se fatigua pas à m’interpeller. J’entamai ma descente de l’autre flanc de la colline, m’éloignant de la ville en direction des jardins maraîchers. Plusieurs fermes d’aspect prospère étaient en vue. De ces lieux et de plus loin encore, chaque nuit un flot continu de carrioles brinquebalantes et bruyantes apportait à la ville des légumes que les marchands achetaient avant le point du jour, moment où tous les véhicules devaient avoir repassé les murailles.

Des esclaves à la peau hâlée travaillaient aux champs mais, peu désireux de m’enquérir de Claudia auprès d’eux, j’allai où mes pas me portaient, sans oublier cependant qu’elle m’avait parlé d’une source et de vieux arbres. Fouillant donc les alentours du regard, je suivis le lit d’un ruisseau asséché et touchai au but. Sous des frondaisons vénérables, non loin d’une grande ferme, se dressait une petite cahute. Un jardin potager la jouxtait où j’aperçus Claudia, courbée vers le sol, les mains noires de terre. Elle était vêtue d’une grossière chemise et se protégeait du soleil grâce à un large chapeau pointu. Au premier coup d’œil, je n’osai décider que c’était bien elle. Mais, quoique je ne l’eusse pas vue depuis plusieurs mois, elle m’était déjà si proche que je la reconnus au mouvement de ses mains et à sa façon de se pencher en avant.

— Salut à toi, ô Claudia.

L’allégresse fit bondir mon cœur à l’instant où, m’accroupissant devant elle, je scrutai son visage dans l’ombre du chapeau de paille.

Claudia sursauta et posa sur moi des yeux qui s’écarquillèrent de terreur. Son visage s’empourpra. Sans crier gare, elle me jeta au visage une poignée de plants de pois boueux, se releva et faisant volte-face, s’enfuit vers la hutte. Abasourdi d’un tel accueil, je frottai mes yeux souillés de terre en jurant.

Après un instant d’hésitation, je me lançai à sa suite. Elle se débarbouillait le visage avec forces éclaboussures. D’une voix furieuse, elle me cria de l’attendre de l’autre côté de la cabane. Elle ne reparut qu’après s’être coiffée et avoir revêtu des vêtements propres.

— Un homme de bonne éducation avertit toujours de sa venue, me lança-t-elle avec colère. Mais on ne saurait exiger d’un fils d’usurier syrien qu’il observe les bons usages. Que me veux-tu ?

Rougissant sous l’insulte, je me détournai sans mot dire. Mais j’avais à peine fait quelques pas pour m’éloigner, qu’elle m’avait rattrapé par le bras.

— Allons, ne sois pas si susceptible, Minutus. Ne t’en va pas. Pardonne ma langue trop vive. J’étais furieuse que tu m’aies surprise ainsi, enlaidie et salie par le labeur.

Elle m’entraîna dans sa modeste demeure qui sentait la fumée, les simples et la toile de lin propre.

— Comme tu vois, je sais aussi tisser et filer comme les dames romaines des temps jadis. N’oublie pas qu’autrefois même le plus fier des Claudiens conduisait lui-même la charrue.

Ainsi essayait-elle d’excuser sa pauvreté. Mais je répliquai poliment :

— Je te préfère comme tu es, Claudia. Ton visage rafraîchi par l’eau de source me plaît davantage que toutes les faces peintes des femmes de la ville.

— Certes, admit honnêtement Claudia, je préférerais que ma peau soit blanche comme le lait, mon visage embelli par le fard, ma chevelure disposée en boucles délicates autour de mon front. Je souhaiterais porter des voiles de soie qui révéleraient plus qu’ils ne dissimuleraient un corps parfumé aux senteurs balsamiques de l’Orient. Mais la femme de mon oncle, Pauline, qui m’a fait vivre ici depuis la mort de ma mère n’approuverait pas. Elle porte constamment le deuil, préfère le silence à la parole, et se tient à l’écart de ses semblables. Sa fortune est plus que suffisante, mais elle préfère donner son argent aux pauvres ou le dépenser dans d’autres desseins beaucoup plus douteux que de m’acheter quelques cosmétiques.

Je ne pus m’empêcher de rire, car le visage de Claudia était si frais, sain et propre qu’il n’avait nul besoin de fard à paupières et de rouge à joue. Je voulus lui prendre la main, mais elle la retira en arguant sèchement que pendant l’été, ses doigts étaient devenus plus rugueux que ceux d’une esclave. Je lui demandai si elle avait entendu parler de mon accident, mais elle répondit évasivement :

— Ta tante Laelia ne m’aurait jamais permis de te revoir. Quoi qu’il en soit, j’ai repris conscience de mon humble condition et j’ai compris que tu n’aurais rien à gagner à me fréquenter.

Je répliquai avec brusquerie que j’étais capable de décider seul ce que je faisais de ma vie et que je choisissais mes amis comme je l’entendais.

— De toute façon, annonçai-je, tu seras bientôt débarrassée de moi. On m’a promis une lettre de recommandation pour le fameux Corbulon. J’irai guerroyer contre les Germains sous son commandement. Ma jambe va mieux. Elle est à peine plus courte que l’autre.

Claudia se hâta de dire qu’elle n’avait pas remarqué chez moi la moindre claudication.

— Finalement, dit-elle après un instant de réflexion, tu es plus en sûreté sur un champ de bataille qu’à Rome où quelque inconnue risque de t’éloigner de moi à tout instant. Si, par la faute de ta stupide ambition, tu perdais la vie au combat, je serais moins malheureuse que si tu tombais amoureux d’une autre. Mais pourquoi aller te battre contre les Germains ? Ils sont horriblement grands et puissants guerriers. Si je le demande bien poliment à ma tante, elle te donnera certainement une lettre de recommandation pour mon oncle, Aulius Plautus, qui commande quatre légions en Bretagne et y a remporté de grands succès. Apparemment, les Bretons sont des combattants moins énergiques que les Germains, car mon oncle n’est pas vraiment un génie militaire. Même Claude a pu prétendre à un triomphe après une campagne en Bretagne. Les Bretons ne doivent donc pas être des ennemis bien féroces.